PREFACE D'YVONNE BRUNHAMMER


Sur un verre gris, opaque et dense, traversé de lentes ondulations claires et sombres, une branche de corail se dessine brillante et fine sur un fond d'algues glacées. De longs filaments rouges flottent dans l'eau claire d'une bouteille haute et mince, à l'assaut de la bulle gris foncé qui en forme le creux, fermée par un bouchon en colimaçon, comme une pirouette qui anéantit la sophistication extrême de la bouteille. Un paysage lunaire, gris mauve, traverse l'opacité blanche d'un vase tubulaire àl'endroit où la paroi se gonfle sous l'effet, semble-t-il, des vibrations colorées. Un grand vase en verre clair, transparent, dont la base s'élargit dans les pétales jaunes d'une grande fleur, est bordé de verre opaque qui précise l'ouverture et en définit les limites...

Ces vases, ces bouteilles, ces objets, de petites et de grandes dimensions, qui jouent avec l'opacité et la transparence du verre, utilisent toutes les séductions de la couleur jusqu'à son absence, qui se jouent des techniques, soufflage, doublage, applications, sont le résultat de trois mois de travail de Jean-Pierre Umbdenstock, un verrier qui a derrière lui une jeune carrière : il travaille le verre depuis tout juste deux ans et deux mois.

La première réflexion qui s'impose est d'ordre technique. Les barrages techniques semblent ne pas exister pour Jean-Pierre. Il a travaillé pendant cinq ans dans un atelier de vitrail - 1973-1978. Par hasard. Il s'agissait alors pour lui de rompre avec le système universitaire et un destin d'homme d'affaires. De petit boulot en petit boulot - il est successivement maçon, plâtrier, il entre chez Le Chevallier qui cherche des apprentis. Il apprend à tailler le verre, à monter les plombs, à restaurer les vitraux des églises de France qui arrivent dans l'atelier. L'un de ses amis est Joèl Linard, le fils du céramiste Jean Linard, qui lui fait découvrir le soufflage du verre. Jean-Pierre Umbdenstock, qui ne se sent pas destiné à l'art monumental, suit un stage - rapide - chez Louis Mériaux à Sars-Poterie en 1978. Il y rencontre Claude Morin qui l'accepte à Dieulefit où il passe une semaine. Puis il installe son propre atelier dans les Alpes de Haute-Provence en juin 1980 avec les conseils de Morin qui lui apporte tout son soutien technique et lui fait ainsi gagner du temps.

Jean-Pierre travaille seul les premières années, des petites pièces qui s'imposent d'emblée par leur évidence par l'équilibre déjà parfait entre la forme et le format, les inclusions d'oxydes, les doublages et le verre transparent. Les couleurs sont raffinées, denses, parfois claires et transparentes, traversées de filaments intenses. C'est un art équilibré qui s'inscrit dans la tradition du verre français du XXe siècle d'Emile Gallé à Maurice Marmot, et à Claude Monod. Il participe très vite à des expositions de groupes puis expose seul. En avril 1982, il fait partie des artistes français présents à l'exposition du Musée des Arts Décoratifs.

La deuxième réflexion s'attache à l'esprit de son travail qui est profondément verrier ". En avril 1982, il participe au symposium de Sars-Poterie organisé par Louis Mériaux. Il est fasciné par le travail à froid dans lequel excellent les verriers tchécoslovaques, mais plus encore par les démonstrations de Joèl-Philippe Myers et de Willem Heesen. Les échanges nés de ces rencontres sont déterminantes pour Jean-Pierre qui découvre de nouvelles techniques, de nouvelles couleurs, de nouvelles formes, mieux encore, une nouvelle approche du verre: le verre, langage, support d'une expression.

Actuellement, Jean-Pierre Umbdenstock est passé à une autre échelle. Il a besoin de volume. Les grandes pièces ne peuvent être faites seul : il faut être deux. Jean-Pierre apprend le travail à deux, avec plusieurs cannes. Il combine le doublage avec le travail au chalumeau en surface ou recouvert d'une nouvelle couche de verre. Cette technique menée avec rigueur lui permet toutes les expressions. Dans sa fièvre de dire, de raconter avec le verre, Jean-Pierre utilise tous les moyens sans hésiter à se référer aux grands verriers rencontrés à Sars-Poterie : Myers et Heesen. A travers ces emprunts qu'il ne renie pas, il trace son propre chemin, celui d'un poète, solitaire dans le grand erg qui entoure sa maison, inquiet, exigeant, passionné.
L'art de Jean-Pierre est vivant, vibrant, oscille entre le bariolage intense des couleurs, le raffinement des gris, et le verre blanc qui représente la fin de toutes les séductions. Il s'agit de plus en plus pour lui de suggérer les choses plutôt que de les dire.
Avec un passe verrier qui a tout juste deux ans et deux mois, il a déjà construit une oeuvre qui laisse augurer un avenir.

Yvonne BRUNHAMMER
20 août 1982