ARTICLE DE THIERRY DE BEAUMONT.
REVUE DE LA CERAMIQUE & DU VERRE. N° 117. Mars-Avril 2001


Depuis vingt ans, le nom de Jean-Pierre Umbdenstock est souvent associé à celui du verre contemporain. Cet infatigable chercheur a fait du verre son complice privilégié en s’employant toujours à partager sa passion. Les rapports entre le verre et l’écriture sont l’essence de son travail de sculpteur depuis plusieurs années. Plus que jamais en ébullition, il renoue aujourd’hui avec la liberté créative de ses débuts.
Une exposition, un livre, et des projets grandeur nature.

Devant un public de villageois médusés sagement assis sur des bancs d’école, Jean-Pierre saisit les cannes et entame une séance de soufflage. Lunettes noires, cigare posé sur le pontil, ses gestes à la fois précis et indolents captivent un auditoire venu pour assister à la mise en sommeil de l’ancien atelier du verre de Sars-Poteries. Un événement à double titre. Pour ce village de l’Avesnois, c’est un lieu témoin d’une dynamique verrière internationale engagée par Louis Mériaux, alors prêtre du village, à la fin des années 70. Aujourd’hui, non loin de là, un nouvel atelier, l’un des plus grands d’Europe, entrera en activité en juin. Pour Jean-Pierre, c’est un rendez-vous symbolique, conclusion d’une histoire romanesque. C’est là qu’il a appris à souffler en 1979, alors que le verre contemporain n’avait pas encore pris ses marques. A cette époque, les idées jaillissent, les formes explosent. Le symposium de Sars-Poteries en 1982, organisé par Louis Mériaux, cristallise toutes les énergies. Le monde du verre se réunit dans ce petit village du Nord pour échanger techniques, expressions et sentiments. De retour des Etats-Unis, Jean-Pierre concevra un peu plus tard les stages de SarsPoteries, ferments de l’actuelle université d’été du musée-atelier.
Pendant la pause entre deux séances, Jean-Pierre se souvient secrètement, sans excès de nostalgie. « A chaque endroit, dans chaque recoin, j’ai des souvenirs. Tout a changé depuis, explique-t-il, il y a plus de moyens, plus de techniques. Je suis touché qu’une nouvelle équipe soit venue sans forcément réécrire l’histoire. Il va falloir créer une nouvelle âme, je suis sûr que cela se fera vite. »
Mais déjà, le public a laissé la place àun autre groupe attentif. Jean-Pierre se prépare pour la dernière séance. Cette fois, il annonce: « Je vais souffler un encrier-revanche ».
Les encriers, un thème symbolique mijoté depuis quelques mois, a pris corps dans l’exposition que lui a consacré la galerie DM Sarver à Paris en janvier
Jean-Pierre l’a choisi naturellement puisqu’il révèle deux de ses plus grandes passions: l’histoire du verre de SarsPoteries et son engagement d’artiste sur l’écriture. Entre 1860 et 1880, les ouvriers de la manufacture de verre du village n’avaient pas eu les moyens d’aller à l’école. Pendant les pauses casse-croûte, ils « bousillaient » le verre en créant de véritables objets satiriques: encriers-revanches où le verre bleu en trompe l’oeil remplace l’encre, livres de verre scellés pour l’éternité. Parmi d’autres pièces rares, cette collection précieuse des bousillés réunie par Louis Mériaux est à l’origine du musée de SarsPoteries. Elle captive Jean-Pierre Umbdenstock. Il écrit récemment:
« Chef-d’oeuvre de la créativité ouvrière, conçu et produit en dehors de l’espace marchand, l’encrier-revanche traduit, transcende et sublime le complexe du verrier à l’égard de ceux qui, maîtrisant l’écriture, exercent le pouvoir... » C’est aussi le point de convergence de son oeuvre personnelle, son hiatus. « Il me plaît de déceler dans cette double rencontre le signe annonciateur qu’entre verre et écriture, verre et langage, il existe comme d’antiques correspondances.»
Depuis longtemps, Jean-Pierre Umbdenstock traque ce lien. Il en arrive même à imaginer une mythologie du verre étroitement liée au signe-écriture.

« Le verre est absence, raconte-t-il dans une courte prose en 1995, il ne se révèle que par la négation de sa qualité première l’altération de sa transparence. » Alors comment montrer l’absence? En cassant, peignant, voilant, obscurcissant. Durant les années 80, les premières pièces de Jean-Pierre traduisent ce combat à pinceaux nus. Il bariole, jette sur le verre une couverture de survie faite de couleurs et de signes intuitifs. Rapidement, Jean-Pierre découvre la dimension calligraphique de ses actes furtifs et pose la base d’un alphabet personnel de signes. Suit une phase « d’anticalligraphies » dans laquelle Jean-Pierre travaille en négatif la surface du verre, la couvrant d’émail, démasquant sa transparence par endroits. Il découvre alors que pour dévoiler le verre, il faut le voiler. Un simple aplat d’émail noir suffit à révéler une pièce. Mais comment déshabiller la promise, transformer la veuve en mariée?
L’écriture est le moyen (ou le prétexte?) idéal d’une mise à nu. Jean-Pierre grave alors cet émail d’une multitude de signes iconoclastes exécutés rituellement, presque mécaniquement à la pointe du stylet. Symboles, caractères antiques, signes mathématiques, graffitis constituent une dentelle invisible figée par une recuisson. Reste à poser la question entre l’équilibre de ces témoins semi-opaques et la transparence. Chaque étape maîtrisée en annonce une nouvelle, encore plus délicate.
Simultanément à l’émouvante expérience de Sars-Poteries, Jean-Pierre se met à l’oeuvre sur la série des encriers dans son atelier situé au coeur même d’un lieu mythique du verre, l’ancienne manufacture des glaces du village de SaintGobain. Depuis 1995, it y a installé son repère dans une aile de ce bâtiment de briques incontournable déserté par une délocalisation. Espace lumineux de partage du verre, cet atelier a abrité une structure d’édition d’artistes et de designers, Hyalos, Véronique Lutgen, son épouse, y crée du verre, mais c’est également le point de rencontre avec son réseau d’amis fidèles ou le paradis des enfants venus assister au soufflage lors de visites d’écoles.
Depuis quelque temps, Jean-Pierre a décidé de mettre entre parenthèses ses multiples activités. « Je me recentre sur la sculpture » confie-t-il, avec l’esprit libéré, sans complexes, comme au début.
Les encriers lui permettent d’épurer un langage formel en symbolisant une histoire forte avec concision. Les formes sont simples, de taille imposante pour un encrier. Tout se passe dans le bouchon ou sur le col. L’encre est représentée par des filets bleus ténus. Sur ses encriers, l’écriture a presque disparu. Parfois, un nuage bleuté sur le corps de la pièce indique que l’encre était bien là. L’écriture est représentée par son absence et les traces de son sang, l’encre.
Cette série constitue l’occasion d’explorer une nouvelle technique, le fusing. Jusqu’alors en surface, les signes pénètrent la matière. Le fusing lui permet de prendre ses motifs en sandwich entre deux couches de verre. « L’écriture, explique-t-il, fait alors des vagues, elle est immuable, inaltérable. » C’est également l’outil propice au verre monumental. Après la réalisation d’une fontaine pour la municipalité de Saint-Gobain, il a l’intention d’oeuvrer en grand.
Pour Jean-Pierre, la technique sert le propos. Le spectateur d’une séance de soufflage de grosses pièces (près de vingt kilos) ressent l’impression d’un combat rapide et féroce. « Le soufflage est plutôt un dialogue musclé, précise-t-il, on pourrait comparer ce spectacle à celui de deux personnes faisant l’amour qui peut apparaître extrêmement violent au voyeur alors que les acteurs ne le ressentent absolument pas comme ça. » Les formes, elles aussi, ont évolué. Plus graciles, langoureuses, issues d’un soufflage « au feeling » parfaitement maîtrisé. Dans sa palette, le chercheur verrier a également inclus des galets ou des cornes tronquées fuselées qu’il choisit méthodiquement avant de les recouvrir partiellement d’écritures. Comme des vestiges exhumés d’un tombeau, ces pièces racontent une archéologie du futur où le sacré se confond avec l’usage.
Insaisissable, Jean-Pierre Umbdenstock brouille les pistes et chahute les mots. Il ne s’avoue ni verrier, ni artiste, plutôt « chercheur », ni écrivain, ni poète, plutôt « écriveur ». L’idée de s’enfermer dans un système lui est insupportable. « Je n arriverai jamais à exploiter un truc formel pour construire une carrière », dit-il. Il vit le verre comme « hasard d’une rencontre, comme amour, puis comme une routine dont il convient de se garder... »

Thierry de Beaumont







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