LIBRE D'ART


À la question pourquoi ? La seule réponse acceptable est bien souvent: parce que !

D’abord, un titre. Ah ! Que c’est difficile, dis donc… « Timshel ! » me chuchotait en retour une petite voix venue de l’est. Je voudrais t’y voir, que je répondais ! Question préalable : Est-il préférable de définir le titre d’une exposition en fonction de son contenu, ou l’inverse ? Et si cela n’avait rien à voir ? J’aime à commencer en jetant sur le papier quelques mots susceptibles de déclencher des associations d’idées en cascade :
Ivre, givre, livre, libre, vivre… Gamberges, hésitations, tergiversations, atermoiements…
Ne restaient finalement en lice que quatre candidats dont trois ne me donnaient pas entière satisfaction.
- Le cadavre qui flottait sur la Marne à hauteur du pont de Chennevière ce matin-là ne portait évidemment pas de costard... ( !? ) un peu long peut-être.
- Ethologie de l’escargot dans l’urgence : autoportrait…mmmouais ! mais on n’est pas à la biennale de Venise !
- La cuisine du verrier me plaisait assez mais manquait un peu de sel…

Ayant longuement invoqué Saint Joseph, n’étant pas abstème, Libre d’art s’imposait, par élimination.


 

Si souffler le verre a longtemps été pour moi un plaisir voluptueux, comme de caresser une femme, ses contraintes techniques comme l’effort physique qu’il réclame m’en éloignent progressivement, l’âge venant.
Il n’est plus aujourd’hui qu’une partie marginale de ma pratique.

Si le matériau verre reste au cœur de mon travail, il n’y est plus seul depuis plusieurs années. Le support papier a gagné une place importante et l’écriture comme objet graphique d’une part, comme outil de transcription des élucubrations que je me plais à commettre parfois, d’autre part, s’inscrit en contrepoint de ces pratiques manuelles et fait partie intégrante de mon activité quotidienne. Témoin ce haïku de circonstance, dédié à Bashô :

Il est bleu
mon encrier-revanche,
et mes cheveux gris

Et puis tiens, un autre pour Issa, dans la foulée :

mon compotier d’bœuf
lui, reste le même, un peu
plus poivré peut-être

Jusqu’en Asie, barbare, j’accommoderai les restes !

 


D’OÙ JE VIENS.

Le secret de la créativité, c’est de bien cacher ses sources.
Albert Einstein

Je n’ai jamais eu de Maître : je suis autodidacte. Néanmoins, comme tel, on peut avoir de multiples sources de stimulation et bénéficier de quelques leçons impromptues !

Dans le champ du visuel ma première émotion remonte à l’enfance. Je la dois à Jérôme Bosch et à une reproduction du jardin des délices, découverte dans une vieille revue qui traînait au grenier chez mes parents. Trouble ! Troubles ! Fin de l’anecdote.

Le premier qui a joué un véritable rôle d’initiateur et dont je ne peux que convenir de l’influence déterminante est sans doute Henri Michaux.
Je l’ai découvert en classe terminale, comme écrivain et poète d’abord. J’étais interne au lycée d’Evreux. Bien que suivant les cours d’une section dite scientifique, je ne me désintéressais pas des choses littéraires. C’était l’année scolaire suivant mai soixante-huit et beaucoup de choses changeaient dans les internats. Il y avait au bahut un pion qui animait un club de théâtre et avait réalisé, avec une quinzaine d’élèves, une scénographie sur un poème de Michaux : « Contre ! » Ç’avait été un grand moment et un grand choc, une sorte d’éveil sinon un satori.
« Je vous construirai une ville avec des loques, moi… » Ah ! …
Plume fait partie, depuis, de mes fréquentations régulières.

Après quelques études insatisfaisantes, aucune vocation, aucun don particulier ne s’étaient révélés. Je cherchais ma voie. Je la cherchais en aveugle, un peu comme ce personnage sur la page de garde de la première édition de poche du « Voyage au bout de la nuit ». Pas désespérément pourtant ; je n’ai pas souvenir d’avoir jamais été désespéré.

Enfin le verre vint ! Par hasard, banalement par hasard : je suis une sorte de verrier par défaut. Un jour, donc, c’était au milieu des années septante, atterrissage improbable dans un atelier de vitrail. Peu après, un de mes compagnons de travail, Joël Linard, me suggère de suivre ses traces toutes fraîches et d’apprendre à souffler le verre. C’était joli comme nom, l’idée d’essayer me plut, le faire m’enthousiasma (m’envoûta ?). Je découvris tout ensemble Sars-Poteries, Louis Mériaux et ses bousillés ainsi que les délicieuses brûlures du verre chaud, sans savoir que je venais de glisser les doigts dans un engrenage qui les retiendrait longtemps.

Rappel : On désigne par le terme de bousillés les objets que réalisaient librement les ouvriers verriers des manufactures de Belgique, du nord et de l’est de la France pendant leur pose du déjeuner. Ils bousillaient le verre du patron en réalisant, par petits groupes, des objets ludiques, récréatifs, pour leur seul plaisir et celui de les offrir à leurs proches. En fait les dirigeants y trouvaient parfaitement leur compte puisque c’était un excellent moyen d’assurer la formation des jeunes, gratuitement et en dehors du temps de travail : une affaire !
Objets d’art populaire, souvent kitsch, ils illustraient une créativité pleine de poésie où chacun s’efforçait de mettre sa virtuosité en valeur. Pipes, cannes, objets du quotidien détournés, richement ou sur décorés, presse-papiers…la liste est longue de ces bousillés modestes et magnifiques.
Parmi eux, il en est un unique, exceptionnel, touchant et particulièrement symbolique : l’encrier-revanche. Revanche de celui qui, travaillant à l’usine dès l’âge de cinq ans, n’avait guère le temps de fréquenter l’école et d’y apprendre à écrire. Voici ce qu’en écrivait un thuriféraire dans les années cinquante :

« Chef-d'œuvre de la créativité ouvrière, conçu et produit en dehors de l'espace marchand par et pour le peuple laborieux, l'encrier revanche traduit, transcende et sublime le complexe du verrier illettré à l'égard de ceux qui, maîtrisant l'écriture, exercent certes le pouvoir mais resteront à jamais dépourvus de l’inventivité et du cœur qui président à sa conception, des tours de main et de la virtuosité nécessaires à sa réalisation. »

Ainsi se matérialisait la revanche, non-violente et joyeuse, de ces hommes fiers sur un destin tracé dès l’enfance.
La découverte de cet objet fascinant, inutile et plein d’humour, a coïncidé avec mon premier contact avec la chose hyaline. Ce p’tit ballon virtuel emprisonné dans une masse de verre transparent, d’apparence si simple mais dont la réalisation exige une certaine maîtrise technique, devait marquer durablement mon imaginaire.

Bousillés, encriers, des objets qui me fondent. Oui, je viens un peu de là et il me plaît aujourd’hui de déceler dans cette double rencontre un signe qui augurait le devenir mon travail.

Souffleur de verre ayant un fort penchant pour son anagramme onirique et considérant les sciences économiques qui prônent la croissance perpétuelle pour améliorer le sort de l’humanité comme dangereusement perverses, myopes et objectivement inefficaces, je décidai bientôt de donner l’exemple et d’optimiser ma production en commençant par la réduire de manière drastique : il fallait savoir donner de sa personne pour tenter de sauver notre planète des pulsions énergivores de ses occupants et, déjà, changer radicalement d’horizon.

C’est l’Amérique ! Quatre ans après ces débuts, en 1984, bénéficiaire d’une bourse du Ministère de la Culture, j’ai eu le privilège de voyager :  « Aucun apprentissage n’évite le voyage ». Elle me permettait un séjour dans une université lointaine. J’avais hésité entre les USA et le Japon pour finalement opter pour la première destination. Etait-ce le bon choix ? L’Amérique ! La côte ouest, la Californie, j’en avais tellement rêvé !

Mon Amérique à moi, c’était Woody Guthrie, c’était Steinbeck, c’était Kerouac, Robert Johnson… et Bob Dylan bien sûr. Et voilà-t-il pas que je débarquais au début du règne d’un cow-boy de série B ! Le puritanisme revenait au galop. Plus de Cadillac Fleetwood El Dorado Convertible mais des bagnoles japonaises sur la route 66’ ! Le SIDA commençait à faire des ravages à San Francisco. À Monterrey, la rue de la Sardine s’était embourgeoisée et Tortilla Flat avait été rasé.
J’étais paumé : plus de repères. Etranger quoi ! « California’s a garden of Eden » chantait Woody…Ben j’étais probablement de ceux qui n’avaient pas ce fameux Do-Re-Mi. Les sixties et les seventies étaient loin derrière. J’aime pas donner dans la nostalgie mais tout de même… ce que j’ai pu être déçu !
En terme de bilan le résultat était plutôt maigre. J’y ai tout de même acquis de menues compétences techniques, c’était déjà pas si mal.
Mais aux Amériques, j’ai surtout compris que j’étais profondément européen. Et ça, c’était beaucoup !

 


CHEMINEMENT

L’appréhension, je l’ai lente et embrouillée.
Montaigne

D’abord, donc, il y avait le verre, matière plastique dialectiquement vierge en ces temps reculés. Bientôt émergea la question délicate de sa représentation : comment représenter l’absence ?

Il y avait aussi un indubitable tropisme pour la beauté formelle des écritures comme pour les objets qui lui sont liés : encriers, plumes et beaux papiers, livres et lutrins, machines à écrire…

Vous avez en main la substance de mes tissages.

Verre et écritures sont devenus, conjointement, matière et sujet même de mon travail. C’est avec les produits issus de ces pratiques mêlées que s’élabore mon rapport au monde. Que je me tricote en somme, graduellement et à la vitesse du kurupa (mon totem), randonneur, flâneur, vagabond…
Graphorrhéique, j’écris littéralement sur et avec le verre qui, de médium privilégié, est devenu aussi support, thème et outil de ma pratique. Comment ?

- Avec du peu, les rognures, déchets pour les uns, hyalémes pour moi.
- Avec du presque rien, un filet de verre chaud devenu outil de pyrogravure.
- Avec du rien : des signes en réserve qui sont eux-mêmes transparents.
- Avec du moins que rien : quelques chimères dans leur écrin...

Verrier, donc cuisinier, je m’efforce, dionysiaque, d’accommoder ces restes.

Un : verre.

Il aura d’abord fallu appréhender cette matière étrange, tenter de l’apprivoiser, se laisser guider souvent, explorer les multiples chemins qu’elle suggère, s’efforcer de penser en verre ! Ensuite, élaguer. Puis, présomptueux, rechercher son essence…

Quand on dit verre, on pense avant tout transparence. La transparence peut certes se dire mais pas se montrer. Serait-elle privée de sens ? « Les signes de la transparence sont les bris de cette transparence.»> Comment illustrer cette contradiction ? Par des signes qui seraient eux-mêmes transparents ? Impasse ! Retour au point de départ. Le verre, c’est comme Peter Brady, essayez donc de le montrer sans ses bandelettes ! Il faudrait oser se risquer aux lisières du réel, près des bornes, pour tenter d’appréhender la verreité du verre…

Deux : mots.

Dans le même temps, je ressentais profondément la nécessité de ne plus marcher sur une seule jambe, de me déconditionner, comme écrivait Michaux : la pratique exclusive du verre chaud me laissait inassouvi.

- T’as qu’à peindre ou dessiner, …
- J’sais pas !
- T’as qu’à écrire alors ! Ecrire ou dessiner c’est pareil !

Écrire ? Tiens, oui, pourquoi pas ? « C’est une manière de ne rien faire »>. Ça me convenait. Mais je n’avais pas grand-chose à raconter, pas beaucoup d’idées. J’ai tourné la difficulté : écrire sans rien signifier. Je me suis inventé un pseudo alphabet composé de bribes et de lambeaux d’écritures piquées ici ou là et j’ai rédigé des pages et des pages de graffitis inintelligibles. En réalité ça m’arrangeait bien que personne ne pige. Au moins on ne pouvait pas me critiquer sur le fond.
Ce sabirwriting semblait avoir toutes les qualités pour transcrire la langue de Salvatore : « Quelle langue parle-t-il ? Toutes… et aucune. » Une manière d’écriture d’avant Babel. J’allais m’en servir pour tenter de dire la transparence (rien ne va sans dire). De l’exposer, au risque de la nier. De la décrire, c'est-à-dire de la cacher ! Oui, le verre n’est que paradoxes, c’est peut être là son principe :

Le verre c’est du cachemire !

Trois : dimensions.

Quand j’étais enfant, sur les chantiers de construction, les vitriers prenaient soin de marquer d’une grande croix ou de zigzags blancs les fenêtres qu’ils venaient de poser afin de signaler aux autres corporations que, désormais, il n’y avait plus rien dans les ouvertures, mais des carreaux, invisibles mais bien présents. Signe provisoire qui niait la transparence pour mieux en préserver l’existence.

En voilant de noir un volume transparent, je n’ai fait, longtemps, qu’imiter les vitriers.

En y inscrivant des signes en réserve, serrés l’un contre l’autre pour composer comme une dentelle, je défaisais ce voile, en somme, cherchant à approcher la zone limite où, à la fois présent et absent , il laisserait la lumière percoler. Elle doit se situer dans une quatrième dimension.
Je ne l’ai, bien sûr, jamais atteinte.

Quatre, cinq, six…Si…Chimères 

Oui, j’en ai gratouillé des mètres carrés de verre émaillé, scribe besogneux à la recherche chimérique de sa quiddité !
Mais au fait, est-elle du seul ordre du visuel ? « Que le verre ait à voir avec la vue, c’est clair ! » Peut-être, mais la transparence, propriété fondamentale pour le regardeur, devient accessoire pour qui tente de le comprendre ou de le définir ; pour qui le fabrique et le met en forme. L’important, c’est d’abord la viscosité ! La compréhension et la maîtrise de la viscosité. Et ça, ça ne saute pas aux yeux ! Ça se sent ! Comment traduire, matérialiser, transmettre et partager cette sensation ?

C’est une question. J’ai tenté d’y répondre, tenté de résoudre ces références circulaires et de joindre les deux bouts.
Avec un minimum de moyens pour économiser une énergie que je me plais à consacrer à la rêverie : Ah ! Si…

Si j’étais griot, je chercherais un au-delà du langage que la poésie s’efforce d’atteindre.
Si j’étais calligraphe, je chercherais un au-delà du signe que le hyalogramme permet d’envisager.
Si j’étais sculpteur, je dresserais des bornes à Soar, en quête d’un au-delà plastique que le verre laisse entrevoir…
Si …

Au réveil, virtuose de la procrascination, je décide que « ça y est ! » demain je couds ensemble le résultat de ces trois pratiques, à la recherche d’un au-delà de l’Art métis, délocalisé. Demain !

Dois-je consulter d’ici là ?

Il faut dire que, parfois (souvent ?) je m’intéresse moins aux œuvres elles-mêmes et à leur achèvement qu’aux divagations jubilatoires qui les engendrent : « il est urgent de s’amuser ! » proférait le soigneur de gravité.

As-tu bien ri aujourd’hui ?

Ce que je suis ? Ah ! Toujours ces raccourcis ! Voici, en vrac : tatoueur, écriveur, verrier, chineur… éclectique en somme, refusant de marcher à cloche-pied sur un itinéraire prévu et balisé, je parsème avec parcimonie mon chemin d’exuvies bâtardes et ne suis, décidément, qu’une manière de rhapsode.

Mais mon travail tourne souvent autour du pot.

 


ARITHMAIRE

Moi, je ne vais pas avec toi, je m’en vais de l’autre côté… .
Hugo Pratt (Jésuite Joe)

J’avoue me délecter de la fréquentation des dictionnaires et les abécédaires me ravissent.
Je composerai le mien, un jour…Mais vingt-six lettres, c’est beaucoup et, lent comme je suis, il me faudra des années pour parvenir à Z.
Dans le cadre présent, j’ai pas le temps !<:p>

Les chiffres sont des lettres comme les autres, après tout, en moins nombreuses, ça fait donc mon affaire !
Après consultation de diverses institutions lexicales, j’ai été, hélas ! incapable de trouver un mot équivalent à abécédaire pour les chiffres.
Je propose donc arithmaire#, n’étant pas à un barbarisme près.

Voici donc un arithmaire, non exhaustif, autour de cette exposition. Chacun des dix chiffres évoque une pièce présentée, un détail, en souligne un aspect, sert de prétexte à une digression récréative ou à quelques assertions. Envoi !

0 : Comme zéro de conduite.

Je sais, zéro est le dernier des nombres et non pas le premier ! Zéro est l’a-nombrable. Disons que je commence par la fin.

Allez, hop ! Fuyons les intégrismes ! Compissons le verbe croire ! Rions-nous de l’Art ! Et faisons valser les étiquettes !

Que voulez-vous je suis une manière d’anartiste, moi : un artisan protéiforme, un facteur (le mari de la factrice)… je suis tout ce que vous voulez, où vous voulez, mais de grâce, pas de classification.

Verrier, je suis de préférence : rien ! Et surtout nulle part ! Je suis en cavale voilà !…Libre d’art!

http ://www.je_ne_suis_point_comme.com/

1 : Comme un p’tit verre

Il est bleu
mon encrier-revanche,
et mes cheveux gris

- Etant donné un verre bleu, qu’y a-t-il dedans ?
- Rien.
- D’habitude t’es beaucoup plus loquace ! Que montre cette exhibition ?
- Tu pourras y voir des encriers. Il y a beaucoup d’encriers, des tas d’encriers. Des encriers à la pelle, à la mer même…
- Ben pourquoi tu l’as pas intitulé “Encriers“ tout simplement ?
- C’est vrai, j’aurais pu, mais c’était restrictif : il y a aussi, des stalagmites, des messages, des urnes, une borne …
- Elle ressemble à une stèle funéraire.
- Oui, ça pourrait être la mienne, d’ailleurs, encore vierge. J’imagine déjà mon épitaphe : OPIFEX ARTIS VITRIÆ II…. Mais y’a pas urgence.
- … ?!
- C’est du latin, ça veut dire “Celui qui fait œuvre dans l’art du verre“. Ça fait classe non ?
- Mmmouais, mais pourquoi “deux“ ?
- Il y a eu un précédent : Julius Alexander, citoyen romain installé à Lyon. En fait un carthaginois qui avait latinisé son nom pour mieux s’intégrer. Intégration, assimilation, ils savaient faire les romains…Mais ça n’est pas le sujet.
- Bon, mais ton œuvre à toi, c’est quoi ?
- Justement, tout reste à faire. Je voudrais contribuer à illustrer les relations entre les mots et les autres sortes d’images.
- Attention ! Tu risques l’entartage…
- …et il y a deux ou trois choses que je veux réaliser pour justifier cette épitaphe. Voici la première : Ceci n’est pas un verre ! En tous cas pas un grand verre. C’est MON encrier-revanche : l’Encrier-revanche revisité. Et pourtant il est grand ! Il a un côté Colonne Morris, kiosque en kit composé de kakémonos transparents qui forment comme, oh ! un rideau d’eau. Derrière le rideau, on aperçoit la silhouette bleue d’un verre ballon… C’est à la fois le commencement et l’aboutissement de cette exposition : Naguère familier de tous les écoliers, contenant modeste et accessoire mais indispensable complément de la plume sergent-major et de la gauloise dans l'acte scriptural (ou du pinceau dans la calligraphie) : l'ENCRIER.
En voie de disparition depuis l'avènement des pointes bic et autres feutres dans un premier temps, du clavier d'ordinateur plus récemment, des logiciels de reconnaissance vocale, déjà, de ceux de la pensée, bientôt, il méritait le double hommage appuyé du scripteur et verrier - osons écriverrier - qui s'exprime ici.
- Et où est passé le crocodile ?
- Retourné à Venise. Il est critique d’art et supporte mal les matières en général.

2 : Comme pas de deux ? Si bien sûr ! Pour l’amour…

Oui/Non. Noir/blanc. (0,1). Un peu sommaire ! Le système binaire envahit sournoisement nos esprits et règne déjà en maître dans la cybernétique et l’ensemble de ses applications. Deux, c’est suffisant pour presque tout… sauf pour appréhender la complexité. C’est bien pour raisonner, pas pour penser. D’un autre côté, deux ça suffit, c’est même parfait, pour l’amour ! Pour le reste, tout le reste, j’ai des doutes. Tiens, oui, doute ! Lui aussi dérive de deux, comme d’autres jolis mots : dialogue, duo, dualité, double, diplomate, douze (pour les huîtres) et ambigu… il y a duel aussi, qui est moins inoffensif. J’éprouve donc pour le deux des sentiments…ambivalents. Revenons donc à ses aspects positifs : les couples, invraisemblables, réels ou mythiques, qui y vont de leur pas de deux : Caïn et Abel, Roméo et Juliette, Tintin et Milou, Laurel et Hardy, Jules et Jim, Humphrey Bogart et Lauren Bacall… Don Quichotte et Sancho Pança ont eu ma préférence pour les évoquer et figurer dignement ici : je leur ai fait une urne chacun. C’est là où je voulais en venir, on l’aura compris.

3 : Comme trois points d’exclamation.

Trois longs cils blancs : ce sont des rognures. Fichées dans des boules de papier mâché (de bronze bientôt… peut-être). Trois signes d’exclamation qui ponctuent une assertion silencieuse après laquelle il n’y a plus rien à dire. Un peu de silence !!!

4 : Comme quatre-cent-vingt-et-un (menteur)

À ce jeu, je ne suis que vice-champion du monde. Le numéro un est d’ici, oui, de Conches. Je lui rends un hommage amical. Mais cela n’a rien à voir avec notre propos, c’est juste un clin d’œil…Et j’ai mon quatre !

5 : Comme cinq sous de Lavarède (les).

Voile : objet qu’il est parfois sage de mettre au pluriel.
Bien sûr, Paul D’Ivoi n’est pas Jules Verne, ni Hugo Pratt…mais Le tour du monde en 80 jours ne commence pas par cinq. Lavarède permet d’évoquer ici le temps délicieux du voyage, de l’errance. Son rythme doit être lent pour ne pas arriver trop tôt (il est toujours trop tôt).
La lenteur, c’est ça le secret de la sagesse ! Affirmait mon Maître (un kurupa-jedeï). La voile permet cela.

Voile : véhicule de rêverie.

Et de toutes façons, bientôt, il n’y aura plus de pétrole.

6 : Comme six…six cils…Sicile.

Six (Monsieur le) eût été plus élégant, j’en conviens, mais on aurait pu se demander, avec raison, ce que le divin marquis venait faire ici. Oh ! j’aurais pu justifier sa présence par des voies tortueuses mais j’aurais eu beaucoup mal à faire la transition dont j’avais besoin avec une île méditerranéenne connue pour avoir donné naissance à Salvatore Giuliano, à Don Corleone et à d’autres...

Six se prononce [si] devant un nom commençant par une consonne (dixit le Petit Robert). Je vous concède que c’est là un raccourci plus que facile mais je n’ai pas trouvé mieux pour évoquer ce petit coin de Sicile en Belgique où a été rendue possible la fabrication du un : l’Encrier-revanche revisité.
Il convenait de saluer ici l’hôte de ce lieu, mon ami, qui, bien que très mauvais perdant à la scopa, a mis son atelier, son savoir-faire et sa bonne volonté au service de sa réalisation.

7 : Comme Sept stalagmites…

Sept stalagmites qui évoquent trois fois rien : mes Mémoires.
Les stalagmites matérialisent la mémoire de l’eau, de ses mouvements et de son action. Elles sont subsidiairement des indicateurs de l’évolution environnementale.

Celles que je montre ici sont en verre massif. Ce sont un peu les miennes de Mémoires. J’y ai enfermé des éléments qui marquent symboliquement certaines étapes de mon cheminement que je considère importantes. Ce sont aussi des phares qui le balisent et l’éclairent aussi… un peu. (A suivre…)

8 : Comme huit messages.

On n’est jamais trop prudent ! En mettant les voiles, on risque le naufrage. Naufragé sur une île déserte, même volontairement, on peut toujours avoir des doutes, des remords et l’envie de rejoindre la communauté des humains malgré leur obstination à s’entretuer. Une tradition romanesque veut qu’on lance, alors, une bouteille à la mer. Bien sûr les satellites et l’Internet ont considérablement démodé ce procédé archaïque pour envoyer des appels au secours. Mais on peut légitimement douter de leur infaillibilité. Je prends mes précautions en préparant huit bouteilles à l’avance, au cas où…

Vous…avez…huit…messages…sur…votre…répondeur.

Pour en prendre connaissance, entrez les quatre chiffres de votre code secret suivi de la touche dièse… et brisez les flacons : ils sont scellés.

9 : Neuf, comme neuf !

Quand je serai vieux et sage, je te soufflerai un anti-encrier destiné à contenir l’encre sympathique (qui sera, naturellement, obtenue par distillation d’un jus fermenté de fruits défendus) dans laquelle je tremperai ma plume en forme de rognure pour rédiger, en réserve, un haïku transcrit dans le sabirwriting qui me tient lieu d’écriture. Non ! Je ne le jetterai pas à la mer. Non ! Je ne l’enterrerai pas dans un endroit secret. Non ! Je ne l’expédierai pas dans l’espace intersidéral… Je le déposerai à tes pieds. Personne ne sera capable de le décrypter mais nous saurons, nous, qu’il signifie :

« Je t’aime, la vie ! »


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