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Entretien en atelier. Ancienne manufacture des glaces de Saint-Gobain.
Le partage du verre Je me sens effectivement "plusieurs"
pour ne pas dire "pluriel". On peut qualifier ça
d'éclectisme je ne me limite pas à la catégorie
"des objets". Ces différentes activités
- enseignement, recyclage, édition - nourrissent ma création
d'une manière ou d'une autre. Elles me sont nécessaires,
vitales. Elles impliquent de nombreux voyages, de nombreuses rencontres,
ce qui n'est pas pour me déplaire, et par conséquent
participent de l'enrichissement de mon imaginaire "Aucun
apprentissage n'évite le voyage". Mais le verre est toujours à proximité.
Il constitue l'élément fédérateur
de ces différentes activités. Ma vie est donc loin
de se limiter à la production d'objets. Je ne peux pas
imaginer m'enfermer dans une tour d'ivoire pour me consacrer à
mon oeuvre plastique en ignorant le reste du monde. C'est parfois
tentant et il m'arrive de rêver d'un monastère en
Toscane ou d'une île de la Mer Égée... on
verra plus tard. L'enseignement Tout commence avec le partage, la transmission
des connaissances. Il y a d'abord eu Sars-Poteries et cette aventure
un peu folle de l'Université d'Été en compagnie
de Louis Mériaux. Je suis rentré des États-Unis
en 1984 avec des projets pleins la tête et plus ils étaient
ambitieux, voire chimériques, plus Louis les partageait,
s'en emparait et cherchait à les mettre en oeuvre. Nous
n'avions rien, en termes de moyens, notamment financiers, mais
nous voulions tout. Nous élaborions une vision à
long terme du devenir de Sars-Poteries qui d'ailleurs s'ébauche
aujourd'hui, quinze ans plus tard. Nous agissions avec une volonté
farouche et une énergie enfantine, "don quichottesque"...
faute de mieux. Pendant trois ans, jusqu'en 1987, nous nous sommes
efforcés de permettre à des dizaines d'étudiants,
de plasticiens, d'amateurs, de se familiariser avec le matériau
verre sous la direction d'artistes de très haut niveau
en provenance du monde entier. C'était une fête,
un carnaval permanent. Tous ceux, et ils sont nombreux, qui ont
partagé ces instants en gardent, sans exception, des souvenirs,
disons... émus. Nous avons aussi organisé un symposium
"Terre et Verre", après celui de 1982 auquel
je n'avais participé qu'en tant que spectateur. Cette fois,
c'était plutôt actif comme ce "concertino"
avec Willem Heesen... Ces trois années restent dans ma
mémoire comme une période privilégiée:
J'ai démissionné en 1987 par désaccord avec
l'administration extrêmement frileuse du Musée-Atelier
à cette époque. L'année suivante, j'ai été
contacté par le Parc Naturel Régional des Vosges
du Nord pour imaginer un projet de Centre du Verre à Meisenthal
en Lorraine. Ma première préoccupation a consisté
à différencier nettement ce futur centre des institutions
existantes. Le CIRVA d'abord, SarsPoteries, bien entendu, parce
que je ne souhaitais pas implanter ailleurs les projets que nous
avions imaginés avec Louis, le CERFAV enfin, situé
dans la même région. Il existait un accord de principe
entre le Land de la Sarre et la Région Lorraine pour favoriser
la collaboration et les échanges entre écoles d'art
de ces deux entités. Meisenthal pouvait devenir leur lieu
de rencontre privilégié. ar ailleurs, un "créneau"
majeur restait pratiquement ignoré des centres existants
le design. J'ai donc suggéré deux axes de
développement: la pédagogie d'abord mais en écartant
totalement l'idée de devenir un centre de formation à
temps plein, fût-ce de haut niveau. Au contraire, je pensais
qu'il était nécessaire de s'inscrire dans le cadre
des cursus universitaires existants. Par ailleurs il me semblait
impensable de déplacer des étudiants en milieu rural.
Enfin, si un lieu de formation de haut niveau manquait dans cette
région de l'Europe, il semblait également stupide
d'implanter un atelier bien équipé au sein même
d'une école, ne serait-ce que pour des raisons budgétaires.
L'arrivée de François Burckhart à la tête
du département design de l'école de Sarrebruck a
permis de faire avancer les choses rapidement et nous avons signé
un accord de partenariat sur trois ans autour d'un projet pédagogique.
Il consistait à faire venir des groupes d'étudiants
de différentes écoles européennes suivre
un premier séminaire de découverte du matériau
de deux semaines. Ils travaillaient ensuite, à l'école,
autour d'un thème et sous la direction de designers de
renom comme Paolo Deganello et Borek Sipeck. Leursprojets étaient
ensuite réalisés à Meisenthal, au cours d'un
autre séjour, avec l'aide de praticiens. Le second pôle suggéré,
dans le prolongement du programme pédagogique, était
celui de l'édition d'objets en petites séries haut
de gamme. Pourquoi l'édition, parce que nous étions
dans une région extrêmement riche en savoir-faire
traditionnels qui auraient clairement bénéficié
d'un apport de sang neuf au travers de la créativité
de designers contemporains. Ce programme a duré trois ans
et fut abandonné, faute de moyens et d'une volonté
politique locale. Entre temps, je recevais des invitations pour
des interventions ponctuelles dans différentes écoles:
les Arts déco de Strasbourg, Tourcoing, les Beaux-Arts
de Rouen... Recyclage insulaire J'ai été un jour invité
à encadrer le "Glass Workshop" dans le cadre
de la conférence européenne du World Craft Council,
au Portugal. J'y ai rencontré la représentante de
l'île Maurice qui, séduite sans doute par ma façon
d'organiser un stage avec des moyens réduits, me proposa
d'en organiser un dans son fief où il n'y avait "rien". Comment refuser? L'année suivante, je
suis dans l'Océan Indien pour un mois, en compagnie de
quinze élèves des Seychelles, de Madagascar et de
Maurice, grâce à un financement de l'Australian High
Commission. Sur place, je rencontre le patron de la Brasserie
de Phoenix (Bière, Coca, Orangina... bref, tout ce qui
doit être embouteillé) qui affiche de louables velléités
de protection de l'environnement. Il me demande de lui pondre
un projet original, pas trop onéreux, de recyclage des
déchets produits par ses entreprises. C'est ainsi que je
commence à m'intéresser à des solutions non
conventionnelles de recyclage des déchets verriers dans
les régions insulaires qui sont toutes confrontées
aux mêmes problèmes de traitement et d'élimination.
Durant l'hiver 1990-1991, toute la famille (Véro, Simon
et Jonas) s'installe au bord d'un lagon de carte postale pour
quelques mois durant lesquels nous initions de jeunes mauriciens
au maniement de la canne de verrier, concevons des À mon retour, avec mon vieux complice
aujourd'hui associé Robert Houri, nous tentons de transcrire
le projet mauricier pour l'appliquer à la France métropolitaine
en y ajoutant une dimension d'inser tion sociale de jeunes en
difficulté. Un travail de deux ans non aboutit avec l'ANEI,
mais qui reçoit suffisamment d'écho pour nous
faire inviter en tant qu'intervenants au congrès international
"Déchets et Insularité"
à Ajaccio en 1994. À la suite de ce congrès,
différents représentants d'îles méditerranéennes
signent un protocole d'accord et bénéficient du
soutien de l'Union Européenne pourmener des études
et implanter des unités pilotes à Chypre, en Crête,
à Lipari, dar les îles éoliennes au nord de
la Sicile, et bien sûr, à Ajaccio. Nous travaillons
actuellement sur ces différents projets parmi d'autres. Recycler pour créer des objets
symboliques? Oui, des "objets-souvenir" comme
on ou bien encore des objets promotionnels que certaines entreprises
souhaitent ne plus importer de Taiwan. Recycler de manière
artisanale ne permet certes pa de traiter des tonnages importants,
mais cela crée localement quelques emplois et une valeur
ajoutée importante. Nous avions même proposé,
en 1995, d'instaurer une "Taxe à la Valeur Éthique
Ajoutée", taxe négative dont bénéficieraient
les entreprises créant des emplois d'insertion gratifiants
dans le domaine de la protection de l'environnement. Nous n'avons
pas été suivis... Mais le marché de l'objet
éthique se développe et certaines entreprises n'y
sont pas insensibles. Elles sont prêtes à y consacrer
une partie de leur budget communication qui est parfois loin d'être
négligeable. Techniquement, le verre se recycle très
facilement. Mais les filières mises en place dans les pays
occidentaux, conçues en fonction d'un tissus industriel
relativement dense et bien réparti, s'avèrent totalement
inadaptées aux régions insulaires dépourvues
d'industrie du verre. Deuxième handicap, le traitement
des déchets, simplement pour les transformer en matière
première secondaire acceptable, suppose des investissements
industriels considérables qui doivent, pour être
rentabilisés, traiter des tonnages bien supérieurs
à ce que produisent les îles en général. Et pourtant, les déchets verriers sont,
avec le Coca-Cola, la chose la mieux partagée du monde,
y compris dans les régions les plus reculées de
la planète, où les dieux tombent parfois sur la
tête, et pour lesquelles il convient donc d'imaginer des
solutions originales. C'est l'essentiel de nos préoccupations
dans ce domaine. Le verre libre, d'édition L'échec de la mise en place de la politique
d'édition proposée à Meisenthal m'avait laissé
sur ma faim. Nous avons tenté de la mettre en oeuvre, à
titre privé et sans financement public, dans le cadre de
l'entreprise que nous avons créée en 1995 sur le
site de Saint-Gobain, grâce à la Compagnie du même
nom. Les entreprises dites de métiers d'art, en France,
reposent en général sur une individualité
et sont fermées aux créateurs extérieurs.
Avec Hyalos, nous avons décidé au contraire d'inviter
des designers et de mettre nos savoir-faire à leur disposition
pour concevoir des modèles reproductibles à des
coûts raisonnables, puis de les éditer et de les
commercialiser, notamment en participant à des salons comme
"Scènes d'Intérieur". Cela a duré
deux ans. Nous avons édité des pièces de
Yamo et d'Abdi en complément des lignes que Véronique
et moi avions créées, avec un succès d'estime
médiatique important. Nous exportions 50% des commandes
vers les USA et l'Extrême-Orient. Mais nous n'avions pas
les reins assez solides financièrement et avons décidé,
l'an dernier, de mettre cette partie de notre activité
entre parenthèses. Il semble difficile d'être à
la fois fabricant et éditeur. Pour l'instant. Je reste
cependant persuadé que le concept est bon et que nous n'avons
pas dit notre dernier mot dans ce domaine. Affinités électives Elle est due au hasard encore une fois. Après
des études de commerce, j'ai compris très rapidement,
c'est un euphémisme, que ma voie n'était pas là.
De petits boulots en petits boulots, je me suis retrouvé
à mastiquer des vitraux chez Le Chevallier où travaillait
déjà Joél Linard. J'ai donc eu mon premier
contact avec le verre au travers du vitrail. Entré dans
l'atelier pour quinze jours, j'y suis resté environ quatre
ans. Formé à ce métier sur le tas, je m'y
suis senti à l'étroit. Non seulement je n'étais
qu'un exécutant, mais je méconnaissais totalement
la matière qu travaillais et j'en ressentais une certaine
frustration. Et puis, la troisième dimension me manquait.
Sous l'impulsion de JoeI Linard, j'ai donc abordé le verre
chaud, grâce à Louis Mériaux d'abord (déjà)
puis à Claude Morin qui m'a accueilli dans son atelier
et apporté son soutien. Autodidacte, j'ai installé
mon premier atelier en 1979 dans les Alpes de Haute-Provence,
entre Forcalquier et Banon. Le verre me possédait Il fallait
que je sois totalement seul pour me confronter aux difficultés
de l'apprentissage de gestes difficiles. Tu as toujours aimé t'entourer
de gens, fédérer un clan. C'est devenu vrai surtout à partir du
symposium de 82 où j'ai découvert le plaisir travailler
en équipe. Il y a eu, par la suite toute une époque
durant laquelle il m'était nécessaire de rassembler
trois ou quatre personnes pour réaliser des pièces
dont la mise en oeuvre était un peu complexe. Mais c'était
peut-être un prétexte, une façon à
la fois de me nourrir de l'apport des autres et d'éviter
une certaine solitude dont la crainte était apparue à
la suite... disons d'une douleur aiguë. Mais, en fait même
au sein d'un groupe, j'adore être totalement isolé. Véronique partage ta vie et ta
passion du verre... Durant l'été 82, Véro
faisait un stage chez Walter Couffini. Elle sortait des Arts déco
de Namur, avait commencé à faire de la céramique
et découvert le verre au cours du symposium de Sars-Poteries
(encore). Walter l'emmenait de temps en temps visiter l'atelier
de copains. De chez moi, elle n'est pas repartie. Elle a été
le catalyseur d'une renaissance qui tardait à venir...
À mon retour des USA, nous avons décidé de
nous marier, notre premier enfant, Simon, était déjà
annoncé. Le second, Jonas est arrivé deux ans plus
tard. Nous nous sommes installés en Belgique pendant dix
ans, dans un petit atelier, modeste mais agréable, qui
s'est cependant révélé nettement trop petit
au début des années 90 et nous a conduit, en 1995,
à nous installer à Saint-Gobain où nous disposons
de beaucoup de "facilités" au sens anglo-saxon
du terme. Autre rencontre, celle de Marvin Lipofsky
en Californie. La légende raconte qu'elle fut mouvementée... En 1983, j'ai été lauréat
d'une "Bourse de recherche et de création" du
Ministère de la Culture. J'ai choisi d'aller passer quelques
mois au California College of Arts and Crafts dont le département
verre Création, verre et écriture Calligraphie, dessin, écriture, une
constante obsessionnelle ? Il faut remonter aux sources. Les objets que
j'ai produits dans les premières années, bien avant
d'utiliser l'émail, servaient tous de support à
des "inscriptions". C'étaient déjà
des sémaphores, au sens étymologique du terme. Décors
abstraits ou gravures figuratives, ces ornementations avaient
toutes un caractère calligraphique plus ou moins conscient
ou volontaire. Je suis né dans une civilisation de la parole
et de l'écrit qui sont devenus nos modes dominants d'appréhension
du monde. Tout, dit-on, a commencé avec le Verbe. Ma culture
est celle des objets du verbe transcrit. En Chine, art et écriture sont étroitement
liés depuis plus de 4000 ans. L'Égypte ancienne
nous a transmis "l'écriture des dieux". L'Art
au 20 ème siècle s'est approprié l'écriture,
de DADA à COBRA, de l'art conceptuel à Fluxus, de
l'art brut aux nouveaux réalistes, etc. Après avoir découvert l'utilisation
de l'émail, je me suis pris, moi aussi, un temps, pour
une sorte de calligraphe. Mais, en Asie, j'étais le plus
barbare, pour paraphraser Henri Michaux. J'ai rapidement compris
que pour moi, né à Paris 14 ème, occidental,
agnostique catholique romain de naissance et verrier, il était
bien présomptueux d'espérer apporter quoi que ce
soit à quatre millénaires de méditation confucéenne.
"Même lorsque la curiosité, voire la passion,
nous entraîne sur des chemins exotiques, il est bon de ne
point oublier son terroir." Je ne sais plus du tout qui a
écrit ça. Michaux, Dotremont, Debré (Olivier,
je précise...) Massoudi et tant d'autres ne me laissaient
guère d'espace dans cette voie. Par ailleurs, j'avais,
et j'ai toujours l'intime conviction, l'intuition, qu'entre verre
et écriture, il existe une antique complicité. J'ai
écrit un petit texte qui évoque cela. Première approche : la série
des Signes.. particuliers.
En 1987, j'ai découvert l'oeuvre, puis
rencontré l'homme Alain Kirili. Une rencontre déterminante
pour mon travail ultérieur. J'avais alors commencé
une série de pièces violemment bariolées
de couleurs appliquées à chaud, en surface, de manière
très spontanée. À l'époque, en voyant ces pièces,
Kirili met l'accent sur le fait que ce travail recèle clairement
et naturellement une dimension "calligraphique" qu'il
participe d'une certaine "tradition" expressionniste-abstraite.
Le travail du verre chaud et la manière dont j'applique
les couleurs impliquent effectivement cette immédiateté,
cette spontanéité. Je suis alors, sans m'en rendre
compte, de manière très diffuse, déjà
en possession de ce que je recherche. De contenants et supports
de signes, mes pièces deviennent contenant et support de
"sens". J'ai appelé cette série "signes...
particuliers" ou "signes incertains", à
la fois "calligraphiques" dans leur forme et dans la
gestuelle de leur réalisation. Pour moi, ces idéogrammes
tridimensionnels constituent la base d'un "alphabet"
personnel (par opposition aux pictogrammes, signes conventionnels).
À une époque qualifiée, par inversion maligne,
sans doute, d'ère de la communication, on assiste en fait
à un envahissement insupportable de signes et d'images
- en même temps qu'à leur appauvrissement total -
j'ai ressenti le besoin urgent de prôner la valeur du signe
incertain. Puis, ces signes sont devenus trop bavards à
mes yeux, il fallait épurer. Deuxième souffle : Les "Écritures
mises ànu par leur non-calligraphie". J'ai alors commencé
une série de pièces de formes voisines mais soufflées
dans une pâte complètement transparente et incolore
sur laquelle, à froid, je pouvais intervenir avec l'émail
pour souligner l'ambiguïté de leur "sens".
Il s'agissait alors de signes doubles. Leur sens premier, indiqué par leur
forme, est contrarié par celui des traces d'émail
noir, appliquées en surface, qui mentent effrontément.
Elles semblent calligraphiques, mais c'est en fait exactement
le contraire. Le calligraphe trace au pinceau d'un seul jet, sans
remords ni retouche, il sait globalement ce qu'il va inscrire
(ce qui correspondait chez moi à la phase de soufflage).
En revanche, ces traces d'émail sont déduites :
tout sauf une gestuelle spontanée. Un émail recouvre
la forme transparente sur une de ses faces. Le fait que le verre
ne soit pas poreux permet, à l'aide d'un pinceau de repousser
cet émail, le concentrer progressivement, puis le supprimer
par endroits. Processus lent. L'esprit vagabonde et s'efforce
de ne pas guider la main. Une seule décision : arrêter
quand la trace dégagée de l'aplat noir me convient.
Proust enviait le verrier pour la clarté et la transparence
de son langage... Quelle méprise! Le verre
est bien plus proche des mots qu'il ne l'imaginait. Il en est
une matérialisation presque idéale et trompe à
tout instant. L'esprit de ces formes soufflées supposait
une répétition appliquée, quotidienne du
geste. Ces écritures en volume ont évolué
lentement pour devenir de plus en plus anthropomorphes, s'inscrivant
dans la logique de l'évolution chronologique du signe tracé
qui, d'indice (la lecture précède l'écriture),
devient image et représentation de l'environnement. La dernière de ces anticalligraphies
a réellement constitué une pièce de transition.
La notion de "dévoilement" est apparue avec elle
et les écritures en réserve que j'exploite encore
aujourd'hui. Plutôt instinctif, j'éprouve toujours
le besoin, a posteriori, de justifier ce que je fais. Cette pièce
m'a ouvert de nouveaux horizons. Pages de verre Il faut d'abord souligner que ces motifs ou
écritures sont inscrits en négatif, en réserve.
C'est fondamental. Ils perdraient tout leur sens s'ils étaient
appliqués noir sur blanc comme sur une feuille de papier.
Cela ressemblerait à du Jean Cortot sur verre. J'aime beaucoup
son travail d'ailleurs, mais c'est le sien. Moi, je fais, littéralement,
l'inverse. Dans leur forme, en les regardant à distance,
ces motifs constituent une dentelle. Un voile de dentelle noire
(Des bas résilles?). C'est le résultat d'une double
opération qui consiste, dans un premier temps, à
"voiler" le verre en vaporisant à l'aide d'un
aérographe de l'émail noir sur la surface de la
pièce. À ce stade, elle a perdu toute transparence.
Puis dans un second temps, à la "dévoiler"
partiellement grâce à un "discours révélateur". De plus près on observe une partie composée
de symboles, de graffitis, de lettres empruntées à
différents alphabets, tamoul, hébreu, grec, sanscrit,
d'idéogrammes, de formules mathématiques... au milieu
desquels se glissent parfois des mots ou des phrases intelligibles,
voire un texte qui explique le processus. Le tout constituant
une espèce d'écriture "créole",
donc non fixée, qui s'invente au fur et à mesure.
C'est la transcription d'un langage imaginaire. La transcription
en négatif d'un pseudo langage. Les "écritures
bâtardes" d'un "écriveur". Tu faisais
référence au travail d'un artiste rangé dans
la catégorie Art brut. Je ne suis malheureusement plus
tout à fait "indemne des cultures artistiques". Que raconte ton écriture? Elle ambitionne, d'expliquer le
sens de mon travail. Mon travail consiste à expliquer mon
travail. Ça fait un peu "référence circulaire"
et alors? Première question, permanente, fondamentale :
"Qu'est-ce-que le verre? Quelle est son essence?". Comme
ce matériau est assez réfractaire à une définition
et que ça fait 4000 ans qu'on se pose la question, je peux
espérer ne pas être victime du chômage dans
les semaines qui viennent. Deuxième question, la plus intéressante
pour moi : "Comment représenter le verre" si
tant est que l'on ait apporté un semblant de réponse
à la première, le vocable lui-même recouvrant
tant de réalités différentes. Le verre "symbolise"
de nombreuses choses mais il n'est pas, lui-même "représenté".
Transparent, le verre est absence. Comment montrer la transparence
? Nous revenons à la première phase du développement
de l'Art: la représentation du réel... Qui précède
la réflexion sur le réel, puis la réflexion
de l'Art sur lui-même, annonciatrice de son déclin.
Comment représenter l'absence? Pour le révéler,
il faut le salir, le casser, le voiler, bref, supprimer sa qualité
première. Paradoxe! Comment le résoudre? En le dévoilant
à nouveau ! Mais pas complètement, en cherchant
la limite entre présence et absence. Dévoiler partiellement
donc. Or, en français, dévoiler désigne à
la fois une action physique et l'idée d'expliquer par les
mots. De là sont nées ces écritures en réserve
qui "dévoilent" physiquement et intellectuellement.
En 1989, j'ai eu un choc très fort en lisant un texte superbe
de Claude Gandelman dans un numéro de "Traverses"
consacré au verre. À la question, "Comment
représenter le verre il répond : "Par des signes
qui seraient eux-mêmes transparents !" Bon sang,
c'est exactement ce que je faisais! Un vrai bonheur. Quelqu'un,
sans me connaître, décrivait mon boulot et le justifiait.
Depuis une dizaine d'années, mon travail est donc une tentative,
une proposition de réponse à ces questions de "représentation"
et "d'explication" du matériau. Elle se matérialise
sur et par des supports dont les formes font référence
à des mythes, religions, croyances et cultures, généralement
méditerranéennes, et à des objets qui leur
sont liés. D'où les "Idoles lapidées",
"Homo-loquens", les "Vases canopes" et autres
"Urnes". Plus récemment, "Qui recule dans
le temps avance en conscience", des objets faisant référence
à des périodes plus anciennes, antérieures
à l'Antiquité néolithique, voire paléolithique,
aux sources de l'écriture, avec les "Outils".
Beaucoup de mes objets sont liés à la mort par leur
forme. Ils traduisent une interrogation sur les rapports entre
écriture et image dont la naissance est liée à
la mort. Ce que nous nommons signe", écriture ou image,
vient de SEMA (grec) pierre tombale. Image, verre, écriture... Quel rapport entretient le verre avec
le dessin ou l'écriture? Le verre a bien évidemment quelque chose
à voir avec le verbe. J'ai déjà évoqué
cette "intime conviction". Entre image et signe-écriture,
il existe une filiation bien connue. Or, le verre est transparent,
absent. Il est, par essence, l'élément neutre au
sens mathématique du terme, pour la vue, donc pour la lecture.
Mon travail se propose, subsidiairement, d'illustrer ces rapports. Le combat des formes. Dans l'évolution de ton travail,
le motif n'absorbe plus le verre, la forme semble te préoccuper
d'avantage... C'est vrai, les supports de mes écritures
ont pu, un temps, sembler n'être que des prétextes.
En fait je crois que cela correspondait à un vieux fantasme,
une notion Castanédienne de disparition de
la forme. Par conséquent elle était secondaire.
Par ailleurs, je ne suis pas sculpteur et je ne me suis jamais
pris pour l'un d'entre eux. D'ailleurs, et je vais faire un peu
de polémique, il n'y a pas de sculpture en verre. Comment
sculpter l'absence? Pour en revenir aux formes, c'est vrai qu'elles
sont progressivement devenues plus préoccupantes pour moi.
Elles renforcent le discours. Mais le fait de travailler le verre
représente pour moi un au-delà de ce qu'on appelle
Art. Ni mieux, ni moins bien, différent, correspondant
à l'époque en train de naître. Une piste pour
dépasser une notion agonisante. Certains théoriciens
affirment que l'artiste ne doit plus produire d'images ou d'objets,
mais des rapports au monde. J'ai tendance à penser que
cela aussi doit être dépassé et qu'il convient
non pas de "produire" quoi que ce soit, mais de "vivre"
un rapport au monde. Voilà l'oeuvre. Et ce "vivre"
peut très bien passer, entre autres, par la réalisation
de quelques objets. Dans ce début de description d'une
utopie, le seul bug pour le "métartiste" que
chacun devrait être, consiste à trouver un "client"
pour acheter l'oeuvre: vivre n'est malheureusement pas encore
vendable...
Que signifient ces formes oblongues? Pourquoi ces récentes pièces
ressemblent-elles à des armes? Es-tu devenu belliqueux? Ces armes sont plutôt des outils. Les
manches des outils ou des armes ont été longtemps
support d'écritures. Parmi les premiers d'ailleurs. Les
miens, en verre, le sont aussi. J'aime l'anachronisme qu'elles
suggèrent. Lors d'un récent voyage à Lipari,
j'ai ramené des morceaux d'obsidienne. Au néolithique,
les habitants de Lipari ne taillaient pas la pierre pour fabriquer
leurs outils, mais l'obsidienne, qu'ils exportaient d'ailleurs
assez loin dans le bassin méditerranéen. J'aime
ces assemblages pierre brute/verre sophistiqué. Ils sont
comme un souvenir de ces récents voyages. Quand tu souffles, on ressent l'impression
d'un combat avec la matière... Ce n'est pas un combat. Un dialogue musclé
éventuellement. Mais mieux encore, on pourrait comparer
ce "spectacle" à celui de deux personnes faisant
l'amour qui peut apparaître extrèmement violent au
voyeur alors que les acteurs ne le ressentent absolument pas comme
ça, enfin, pas forcément. C'est un peu ça
quand je souffle des grandes pièces, très spontané,
très physique et je continue à adorer ça.
Un excellent complément à la phase d'écriture,
apaisée, calme, recueillie, méditative même.
Souffler est aussi une forme de méditation, mais en mouvement.
Moins codifiée, mais parfois tout aussi ritualisée
que le Tai-Chi. Par ailleurs, je tiens à souffler moi-même
la plupart de mes pièces, dans la mesure du possible et
dans la limite de mes capacités bien sûr. Je trouve
extrêmement difficile de faire passer une émotion
par l'intermédiaire d'un praticien tiers, fut-il virtuose. Tes créations passent-elles par
le dessin? Par l'écriture surtout. Souvent par
des "maquettes" qui sont des assemblages d'éléments
hétérogènes que j'ai préparés
sans bien savoir ce que j'en ferai. Je les dispose les uns à
côté des autres, les observe longtemps jusqu'à
ce qu'une solution apparaisse. Enfin par des. dessins réalisés
àpartir de ces maquettes. Alors je passe à la réalisation
des pièces elles-mêmes.
Qu'est-ce qui inspire ces formes et ces écritures? Des émotions, des réflexions,
des observations, des gens, qui peuvent être liés
à des voyages, des lectures, des expériences, des
jeux de mots... Ces émotions peuvent être visuelles,
sonores, mais le plus souvent intellectuelles je vibre facilement
aux correspondances. De mots ou d'idées. L'influence d'autres
artistes a également joué un rôle. Pourtant,
aujourd'hui, j'observe un retrait sur moi-même, je regarde
moins ce qui se fait. Trop de références pollue
parfois l'imaginaire. Aujourd'hui, nous sommes tellement envahis
par les images qu'elles perdent beaucoup en intensité.
Alors, en vieillissant, je me tourne vers l'intérieur,
j'essaye de me préserver de cet envahissement. C'est peut-être
comme ça que vient le chemin de la liberté. En fait,
concernant l'inspiration, je n'ai pas l'impression qu'il y ait
la moindre règle. La vie tout court est source d'inspiration.
À la limite, le plus difficile consiste à faire
le tri, à élaguer. Cependant il se produit parfois
un véritable choc. Ça m'est arrivé il y a
quelques mois avec la découverte de Baalbeck et de la vallée
de la Beeka. Ce n'est pas forcément productif immédiatement.
Souvent les émotions mettent beaucoup de temps à
mûrir chez moi. <
As-tu envie de travailler à nouveau avec d'autres
créateurs ? J'ai beaucoup aimé cela. J'ai travaillé
avec pas mal de gens, c'était toujours une fête.
Willem Heesen d'abord, en 1985 à Sars-Poteries, avec Véro
et Lieneke, son assistante. Un moment de grâce. Les pièces
produites n'étaient finalement pas très importantes.
Seul le moment du faire comptait et il a été d'une
intensité rare. On jouait un quatuor sur une partition
écrite en une semaine. Magique. Une vidéo a été
tournée à ce moment-là "Dialogue".
Avec Sybren Vaîkema ensuite, puis, dans le désordre,
Killian Schurmann, Gianpaolo Amoruso, Edward Leibovitz, Marvin
Lipofski, Joèl Linard, Jean-Luc Garcin, David Ruth... Pour
n'en citer que quelques-uns. Cela arrive moins souvent maintenant.
Ou bien cela prend d'autres formes, celle de l'édition
par exemple. Mais ce n'est plus direct, cela reste au niveau du
contact. Avec Yamo ou Abdi, Emmanuel Martin, le souffleur de Hyalos
était, lui, sur la sellette. Mais de plus en plus, en ce
qui concerne ma "production" (un bien grand mot pour
les quelques pièces que je fais chaque année : entre
20 et 25) j'aspire à travailler concentré, dans
un atelier familier où je connais bien les outils : on
gagne un temps précieux. Mais cet atelier peut être
situé n'importe où. Si tu étais milliardaire ? Si j'étais milliardaire, je ferais une
fondation pour accueillir des artistes nomades sélectionnés
non pas sur dossier, mais sur regard. Des affinités électives..
Je ne suis pas objectif. Es-tu toi-même nomade? C'est un terme qui me colle à la peau
depuis le début. C'est vrai que j'ai souvent déménagé,
j'en suis à mon quatrième atelier personnel en vingt
ans. Et puis j'ai toujours beaucoup voyagé, mais c'est
assez fréquent dans ce milieu. Pourtant je crois que le
terme nomade ne convient pas. Errant, peut-être. Globe-trotter
correspondrait plus à la réalité. J'aime
tisser des réseaux et les emprunter, savoir qu'il existe
des endroits chaleureux où l'on peut se poser pour partager
quelques instants autour d'une bouteille de vin en refaisant le
monde. Imaginer des projets complètement farfelus avec
des amis que l'on n'a pas vu depuis deux ans et qui vous accueillent
comme si on s'était quitté la veille... Mais il
faut toujours retourner à Ithaque. Un endroit vers lequel
revenir. Cela pourrait être n'importe où, je n'appartiens
à aucun lieu et aucun lieu ne m'appartient. Mon Ithaque à moi, c'est l'endroit où
sont stockés mes bouquins. L'idée d'être un
peu insaisissable, inattendu, me séduit. Je supporte mal
d'être enfermé dans un rôle, une fonction,
une étiquette... voire un atelier. C'est pour cela que
j'ai différentes occupations. Pour ne pas que l'on croie
que je suis verrier. Te remets-tu souvent en question? Cela vient tout seul, c'est permanent. Quoi
que je fasse, quoi que je crée, je doute. Je devrais d'ailleurs
faire attention et douter de la remise en question elle-même
parfois. Et puis l'idée de m'enfermer dans une routine
m'est insupportable. Par exemple, je n'arriverai jamais à
exploiter un "truc" formel pour construire une carrière. |