MONOGRAPHIE 2.


Entretien en atelier. Ancienne manufacture des glaces de Saint-Gobain.

 

Le partage du verre

Ta création semble indissociable d'autres activités. Comment concilier ou réconcilier tout cela?

Je me sens effectivement "plusieurs" pour ne pas dire "pluriel". On peut qualifier ça d'éclectisme je ne me limite pas à la catégorie "des objets". Ces différentes activités - enseignement, recyclage, édition - nourrissent ma création d'une manière ou d'une autre. Elles me sont nécessaires, vitales. Elles impliquent de nombreux voyages, de nombreuses rencontres, ce qui n'est pas pour me déplaire, et par conséquent participent de l'enrichissement de mon imaginaire "Aucun apprentissage n'évite le voyage".

Mais le verre est toujours à proximité. Il constitue l'élément fédérateur de ces différentes activités. Ma vie est donc loin de se limiter à la production d'objets. Je ne peux pas imaginer m'enfermer dans une tour d'ivoire pour me consacrer à mon oeuvre plastique en ignorant le reste du monde. C'est parfois tentant et il m'arrive de rêver d'un monastère en Toscane ou d'une île de la Mer Égée... on verra plus tard.
Fondamentalement, il me semble qu'aujourd'hui l'artiste doit être séculier, se mêler à la vie de la cité, et donc être sensible aux problèmes et aux bouleversements du monde qui l'entoure. Pas seulement en tant que spectateur passif, mais comme intervenant actif (cela pourrait s'apparenter à une attitude "jésuite", A.M.D.G, mais je suis un laïc). D'où mon implication dans les questions de recyclage par exemple. Il y a nécessairement une dimension éthique dans cet ensemble d'activités auxquelles je me consacre et qui constituent un tout. La production d'objets fait partie de cet ensemble qui détermine mon "rapport au monde" mais je refuse d'être résumé par une étiquette de faiseur d'objets.

 

L'enseignement

Apprendre aux autres ou apprendre des autres?

Tout commence avec le partage, la transmission des connaissances.

Il y a d'abord eu Sars-Poteries et cette aventure un peu folle de l'Université d'Été en compagnie de Louis Mériaux. Je suis rentré des États-Unis en 1984 avec des projets pleins la tête et plus ils étaient ambitieux, voire chimériques, plus Louis les partageait, s'en emparait et cherchait à les mettre en oeuvre. Nous n'avions rien, en termes de moyens, notamment financiers, mais nous voulions tout. Nous élaborions une vision à long terme du devenir de Sars-Poteries qui d'ailleurs s'ébauche aujourd'hui, quinze ans plus tard. Nous agissions avec une volonté farouche et une énergie enfantine, "don quichottesque"... faute de mieux. Pendant trois ans, jusqu'en 1987, nous nous sommes efforcés de permettre à des dizaines d'étudiants, de plasticiens, d'amateurs, de se familiariser avec le matériau verre sous la direction d'artistes de très haut niveau en provenance du monde entier. C'était une fête, un carnaval permanent. Tous ceux, et ils sont nombreux, qui ont partagé ces instants en gardent, sans exception, des souvenirs, disons... émus. Nous avons aussi organisé un symposium "Terre et Verre", après celui de 1982 auquel je n'avais participé qu'en tant que spectateur. Cette fois, c'était plutôt actif comme ce "concertino" avec Willem Heesen... Ces trois années restent dans ma mémoire comme une période privilégiée: J'ai démissionné en 1987 par désaccord avec l'administration extrêmement frileuse du Musée-Atelier à cette époque.

L'année suivante, j'ai été contacté par le Parc Naturel Régional des Vosges du Nord pour imaginer un projet de Centre du Verre à Meisenthal en Lorraine. Ma première préoccupation a consisté à différencier nettement ce futur centre des institutions existantes. Le CIRVA d'abord, SarsPoteries, bien entendu, parce que je ne souhaitais pas implanter ailleurs les projets que nous avions imaginés avec Louis, le CERFAV enfin, situé dans la même région. Il existait un accord de principe entre le Land de la Sarre et la Région Lorraine pour favoriser la collaboration et les échanges entre écoles d'art de ces deux entités. Meisenthal pouvait devenir leur lieu de rencontre privilégié.

ar ailleurs, un "créneau" majeur restait pratiquement ignoré des centres existants le design.

J'ai donc suggéré deux axes de développement: la pédagogie d'abord mais en écartant totalement l'idée de devenir un centre de formation à temps plein, fût-ce de haut niveau. Au contraire, je pensais qu'il était nécessaire de s'inscrire dans le cadre des cursus universitaires existants. Par ailleurs il me semblait impensable de déplacer des étudiants en milieu rural. Enfin, si un lieu de formation de haut niveau manquait dans cette région de l'Europe, il semblait également stupide d'implanter un atelier bien équipé au sein même d'une école, ne serait-ce que pour des raisons budgétaires. L'arrivée de François Burckhart à la tête du département design de l'école de Sarrebruck a permis de faire avancer les choses rapidement et nous avons signé un accord de partenariat sur trois ans autour d'un projet pédagogique. Il consistait à faire venir des groupes d'étudiants de différentes écoles européennes suivre un premier séminaire de découverte du matériau de deux semaines. Ils travaillaient ensuite, à l'école, autour d'un thème et sous la direction de designers de renom comme Paolo Deganello et Borek Sipeck. Leursprojets étaient ensuite réalisés à Meisenthal, au cours d'un autre séjour, avec l'aide de praticiens.

Le second pôle suggéré, dans le prolongement du programme pédagogique, était celui de l'édition d'objets en petites séries haut de gamme. Pourquoi l'édition, parce que nous étions dans une région extrêmement riche en savoir-faire traditionnels qui auraient clairement bénéficié d'un apport de sang neuf au travers de la créativité de designers contemporains. Ce programme a duré trois ans et fut abandonné, faute de moyens et d'une volonté politique locale. Entre temps, je recevais des invitations pour des interventions ponctuelles dans différentes écoles: les Arts déco de Strasbourg, Tourcoing, les Beaux-Arts de Rouen...

Recyclage insulaire

Comment t'es-tu engagé dans l'aventure du recyclage?

J'ai été un jour invité à encadrer le "Glass Workshop" dans le cadre de la conférence européenne du World Craft Council, au Portugal. J'y ai rencontré la représentante de l'île Maurice qui, séduite sans doute par ma façon d'organiser un stage avec des moyens réduits, me proposa d'en organiser un dans son fief où il n'y avait "rien".

Comment refuser? L'année suivante, je suis dans l'Océan Indien pour un mois, en compagnie de quinze élèves des Seychelles, de Madagascar et de Maurice, grâce à un financement de l'Australian High Commission. Sur place, je rencontre le patron de la Brasserie de Phoenix (Bière, Coca, Orangina... bref, tout ce qui doit être embouteillé) qui affiche de louables velléités de protection de l'environnement. Il me demande de lui pondre un projet original, pas trop onéreux, de recyclage des déchets produits par ses entreprises. C'est ainsi que je commence à m'intéresser à des solutions non conventionnelles de recyclage des déchets verriers dans les régions insulaires qui sont toutes confrontées aux mêmes problèmes de traitement et d'élimination. Durant l'hiver 1990-1991, toute la famille (Véro, Simon et Jonas) s'installe au bord d'un lagon de carte postale pour quelques mois durant lesquels nous initions de jeunes mauriciens au maniement de la canne de verrier, concevons des
lignes d'objets et découvrons un pays enchanteur.

À mon retour, avec mon vieux complice aujourd'hui associé Robert Houri, nous tentons de transcrire le projet mauricier pour l'appliquer à la France métropolitaine en y ajoutant une dimension d'inser tion sociale de jeunes en difficulté. Un travail de deux ans non aboutit avec l'ANEI, mais qui reçoit suffisamment d'écho pour nous faire inviter en tant qu'intervenants au congrès international "Déchets et Insularité" à Ajaccio en 1994. À la suite de ce congrès, différents représentants d'îles méditerranéennes signent un protocole d'accord et bénéficient du soutien de l'Union Européenne pourmener des études et implanter des unités pilotes à Chypre, en Crête, à Lipari, dar les îles éoliennes au nord de la Sicile, et bien sûr, à Ajaccio. Nous travaillons actuellement sur ces différents projets parmi d'autres.

Recycler pour créer des objets symboliques?

Oui, des "objets-souvenir" comme on ou bien encore des objets promotionnels que certaines entreprises souhaitent ne plus importer de Taiwan. Recycler de manière artisanale ne permet certes pa de traiter des tonnages importants, mais cela crée localement quelques emplois et une valeur ajoutée importante. Nous avions même proposé, en 1995, d'instaurer une "Taxe à la Valeur Éthique Ajoutée", taxe négative dont bénéficieraient les entreprises créant des emplois d'insertion gratifiants dans le domaine de la protection de l'environnement. Nous n'avons pas été suivis... Mais le marché de l'objet éthique se développe et certaines entreprises n'y sont pas insensibles. Elles sont prêtes à y consacrer une partie de leur budget communication qui est parfois loin d'être négligeable. Techniquement, le verre se recycle très facilement. Mais les filières mises en place dans les pays occidentaux, conçues en fonction d'un tissus industriel relativement dense et bien réparti, s'avèrent totalement inadaptées aux régions insulaires dépourvues d'industrie du verre. Deuxième handicap, le traitement des déchets, simplement pour les transformer en matière première secondaire acceptable, suppose des investissements industriels considérables qui doivent, pour être rentabilisés, traiter des tonnages bien supérieurs à ce que produisent les îles en général.

Et pourtant, les déchets verriers sont, avec le Coca-Cola, la chose la mieux partagée du monde, y compris dans les régions les plus reculées de la planète, où les dieux tombent parfois sur la tête, et pour lesquelles il convient donc d'imaginer des solutions originales. C'est l'essentiel de nos préoccupations dans ce domaine.

Le verre libre, d'édition

Que t'as apporté Hyalos. la structure d'édition que tu as créée?

L'échec de la mise en place de la politique d'édition proposée à Meisenthal m'avait laissé sur ma faim. Nous avons tenté de la mettre en oeuvre, à titre privé et sans financement public, dans le cadre de l'entreprise que nous avons créée en 1995 sur le site de Saint-Gobain, grâce à la Compagnie du même nom. Les entreprises dites de métiers d'art, en France, reposent en général sur une individualité et sont fermées aux créateurs extérieurs. Avec Hyalos, nous avons décidé au contraire d'inviter des designers et de mettre nos savoir-faire à leur disposition pour concevoir des modèles reproductibles à des coûts raisonnables, puis de les éditer et de les commercialiser, notamment en participant à des salons comme "Scènes d'Intérieur". Cela a duré deux ans. Nous avons édité des pièces de Yamo et d'Abdi en complément des lignes que Véronique et moi avions créées, avec un succès d'estime médiatique important. Nous exportions 50% des commandes vers les USA et l'Extrême-Orient. Mais nous n'avions pas les reins assez solides financièrement et avons décidé, l'an dernier, de mettre cette partie de notre activité entre parenthèses. Il semble difficile d'être à la fois fabricant et éditeur. Pour l'instant. Je reste cependant persuadé que le concept est bon et que nous n'avons pas dit notre dernier mot dans ce domaine.

Affinités électives

Te souviens-tu de ta première expérience avec le verre?

Elle est due au hasard encore une fois. Après des études de commerce, j'ai compris très rapidement, c'est un euphémisme, que ma voie n'était pas là. De petits boulots en petits boulots, je me suis retrouvé à mastiquer des vitraux chez Le Chevallier où travaillait déjà Joél Linard. J'ai donc eu mon premier contact avec le verre au travers du vitrail. Entré dans l'atelier pour quinze jours, j'y suis resté environ quatre ans. Formé à ce métier sur le tas, je m'y suis senti à l'étroit. Non seulement je n'étais qu'un exécutant, mais je méconnaissais totalement la matière qu travaillais et j'en ressentais une certaine frustration. Et puis, la troisième dimension me manquait. Sous l'impulsion de JoeI Linard, j'ai donc abordé le verre chaud, grâce à Louis Mériaux d'abord (déjà) puis à Claude Morin qui m'a accueilli dans son atelier et apporté son soutien. Autodidacte, j'ai installé mon premier atelier en 1979 dans les Alpes de Haute-Provence, entre Forcalquier et Banon. Le verre me possédait Il fallait que je sois totalement seul pour me confronter aux difficultés de l'apprentissage de gestes difficiles.

Tu as toujours aimé t'entourer de gens, fédérer un clan.

C'est devenu vrai surtout à partir du symposium de 82 où j'ai découvert le plaisir travailler en équipe. Il y a eu, par la suite toute une époque durant laquelle il m'était nécessaire de rassembler trois ou quatre personnes pour réaliser des pièces dont la mise en oeuvre était un peu complexe. Mais c'était peut-être un prétexte, une façon à la fois de me nourrir de l'apport des autres et d'éviter une certaine solitude dont la crainte était apparue à la suite... disons d'une douleur aiguë. Mais, en fait même au sein d'un groupe, j'adore être totalement isolé.

Véronique partage ta vie et ta passion du verre...

Durant l'été 82, Véro faisait un stage chez Walter Couffini. Elle sortait des Arts déco de Namur, avait commencé à faire de la céramique et découvert le verre au cours du symposium de Sars-Poteries (encore). Walter l'emmenait de temps en temps visiter l'atelier de copains. De chez moi, elle n'est pas repartie. Elle a été le catalyseur d'une renaissance qui tardait à venir... À mon retour des USA, nous avons décidé de nous marier, notre premier enfant, Simon, était déjà annoncé. Le second, Jonas est arrivé deux ans plus tard. Nous nous sommes installés en Belgique pendant dix ans, dans un petit atelier, modeste mais agréable, qui s'est cependant révélé nettement trop petit au début des années 90 et nous a conduit, en 1995, à nous installer à Saint-Gobain où nous disposons de beaucoup de "facilités" au sens anglo-saxon du terme.

Autre rencontre, celle de Marvin Lipofsky en Californie. La légende raconte qu'elle fut mouvementée...

En 1983, j'ai été lauréat d'une "Bourse de recherche et de création" du Ministère de la Culture. J'ai choisi d'aller passer quelques mois au California College of Arts and Crafts dont le département verre
était alors dirigé par Marvin Lipofsky rencontré quelques mois auparavant au cours du premier symposium de Novy-Bor en Tchécoslovaquie. Arrivé là-bas, je me suis senti totalement égaré. J'avais perdu mes repères. Pendant ce séjour, j'ai surtout passé mon temps à me balader et à écrire. Une sorte d'auto-analyse. Mais j'ai aussi découvert et expérimenté beaucoup de techniques qui m'étaient totalement étrangères. En fait, ce séjour a été une grande claque dans la gueule dans pas mal de domaines. Une remise en question de fond en comble. J'ai mis du temps à me remettre de tout cela. Mais quelle expérience! J'ai quitté le CCAC pour gagner la Côte Est après une engueulade sévère avec Marvin qui me reprochait, ce qui n'était pas dénué de fondements d'ailleurs, de ne pas être assez assidu aux conférences hebdomadaires de l'école. Je me suis probablement senti agressé outre mesure, mais en fait, un tas de griefs à son égard sont remontés à la surface et ont fait l'objet d'un long courrier d'explications. Je me demande aujourd'hui s'il n'avait pas calculé son coup. En tout cas, cela a servi de déclencheur à une prise de conscience de certains aspects de ma personnalité d'alors. Depuis, nous sommes devenus amis etavons eu l'occasion de travailler plusieurs fois ensemble, à Meisenthal notamment, et dans notre atelier de Namur.

Création, verre et écriture

Calligraphie, dessin, écriture, une constante obsessionnelle ?

Il faut remonter aux sources. Les objets que j'ai produits dans les premières années, bien avant d'utiliser l'émail, servaient tous de support à des "inscriptions". C'étaient déjà des sémaphores, au sens étymologique du terme. Décors abstraits ou gravures figuratives, ces ornementations avaient toutes un caractère calligraphique plus ou moins conscient ou volontaire. Je suis né dans une civilisation de la parole et de l'écrit qui sont devenus nos modes dominants d'appréhension du monde. Tout, dit-on, a commencé avec le Verbe. Ma culture est celle des objets du verbe transcrit.

En Chine, art et écriture sont étroitement liés depuis plus de 4000 ans. L'Égypte ancienne nous a transmis "l'écriture des dieux". L'Art au 20 ème siècle s'est approprié l'écriture, de DADA à COBRA, de l'art conceptuel à Fluxus, de l'art brut aux nouveaux réalistes, etc.

Après avoir découvert l'utilisation de l'émail, je me suis pris, moi aussi, un temps, pour une sorte de calligraphe. Mais, en Asie, j'étais le plus barbare, pour paraphraser Henri Michaux. J'ai rapidement compris que pour moi, né à Paris 14 ème, occidental, agnostique catholique romain de naissance et verrier, il était bien présomptueux d'espérer apporter quoi que ce soit à quatre millénaires de méditation confucéenne. "Même lorsque la curiosité, voire la passion, nous entraîne sur des chemins exotiques, il est bon de ne point oublier son terroir." Je ne sais plus du tout qui a écrit ça. Michaux, Dotremont, Debré (Olivier, je précise...) Massoudi et tant d'autres ne me laissaient guère d'espace dans cette voie. Par ailleurs, j'avais, et j'ai toujours l'intime conviction, l'intuition, qu'entre verre et écriture, il existe une antique complicité. J'ai écrit un petit texte qui évoque cela.


Quelles furent les différentes étapes de ton rapport à l'écriture?

Première approche : la série des Signes.. particuliers. En 1987, j'ai découvert l'oeuvre, puis rencontré l'homme Alain Kirili. Une rencontre déterminante pour mon travail ultérieur. J'avais alors commencé une série de pièces violemment bariolées de couleurs appliquées à chaud, en surface, de manière très spontanée.

À l'époque, en voyant ces pièces, Kirili met l'accent sur le fait que ce travail recèle clairement et naturellement une dimension "calligraphique" qu'il participe d'une certaine "tradition" expressionniste-abstraite. Le travail du verre chaud et la manière dont j'applique les couleurs impliquent effectivement cette immédiateté, cette spontanéité. Je suis alors, sans m'en rendre compte, de manière très diffuse, déjà en possession de ce que je recherche. De contenants et supports de signes, mes pièces deviennent contenant et support de "sens". J'ai appelé cette série "signes... particuliers" ou "signes incertains", à la fois "calligraphiques" dans leur forme et dans la gestuelle de leur réalisation. Pour moi, ces idéogrammes tridimensionnels constituent la base d'un "alphabet" personnel (par opposition aux pictogrammes, signes conventionnels). À une époque qualifiée, par inversion maligne, sans doute, d'ère de la communication, on assiste en fait à un envahissement insupportable de signes et d'images - en même temps qu'à leur appauvrissement total - j'ai ressenti le besoin urgent de prôner la valeur du signe incertain. Puis, ces signes sont devenus trop bavards à mes yeux, il fallait épurer.

Deuxième souffle : Les "Écritures mises ànu par leur non-calligraphie". J'ai alors commencé une série de pièces de formes voisines mais soufflées dans une pâte complètement transparente et incolore sur laquelle, à froid, je pouvais intervenir avec l'émail pour souligner l'ambiguïté de leur "sens". Il s'agissait alors de signes doubles. Leur sens premier, indiqué par leur forme, est contrarié par celui des traces d'émail noir, appliquées en surface, qui mentent effrontément. Elles semblent calligraphiques, mais c'est en fait exactement le contraire. Le calligraphe trace au pinceau d'un seul jet, sans remords ni retouche, il sait globalement ce qu'il va inscrire (ce qui correspondait chez moi à la phase de soufflage). En revanche, ces traces d'émail sont déduites : tout sauf une gestuelle spontanée. Un émail recouvre la forme transparente sur une de ses faces. Le fait que le verre ne soit pas poreux permet, à l'aide d'un pinceau de repousser cet émail, le concentrer progressivement, puis le supprimer par endroits. Processus lent. L'esprit vagabonde et s'efforce de ne pas guider la main. Une seule décision : arrêter quand la trace dégagée de l'aplat noir me convient. Proust enviait le verrier pour la clarté et la transparence de son langage... Quelle méprise! Le verre est bien plus proche des mots qu'il ne l'imaginait. Il en est une matérialisation presque idéale et trompe à tout instant. L'esprit de ces formes soufflées supposait une répétition appliquée, quotidienne du geste. Ces écritures en volume ont évolué lentement pour devenir de plus en plus anthropomorphes, s'inscrivant dans la logique de l'évolution chronologique du signe tracé qui, d'indice (la lecture précède l'écriture), devient image et représentation de l'environnement.

La dernière de ces anticalligraphies a réellement constitué une pièce de transition. La notion de "dévoilement" est apparue avec elle et les écritures en réserve que j'exploite encore aujourd'hui. Plutôt instinctif, j'éprouve toujours le besoin, a posteriori, de justifier ce que je fais. Cette pièce m'a ouvert de nouveaux horizons.

Pages de verre

De quelle nature sont ces motifs portés sur tes pièces?

Il faut d'abord souligner que ces motifs ou écritures sont inscrits en négatif, en réserve. C'est fondamental. Ils perdraient tout leur sens s'ils étaient appliqués noir sur blanc comme sur une feuille de papier. Cela ressemblerait à du Jean Cortot sur verre. J'aime beaucoup son travail d'ailleurs, mais c'est le sien. Moi, je fais, littéralement, l'inverse. Dans leur forme, en les regardant à distance, ces motifs constituent une dentelle. Un voile de dentelle noire (Des bas résilles?). C'est le résultat d'une double opération qui consiste, dans un premier temps, à "voiler" le verre en vaporisant à l'aide d'un aérographe de l'émail noir sur la surface de la pièce. À ce stade, elle a perdu toute transparence. Puis dans un second temps, à la "dévoiler" partiellement grâce à un "discours révélateur".

De plus près on observe une partie composée de symboles, de graffitis, de lettres empruntées à différents alphabets, tamoul, hébreu, grec, sanscrit, d'idéogrammes, de formules mathématiques... au milieu desquels se glissent parfois des mots ou des phrases intelligibles, voire un texte qui explique le processus. Le tout constituant une espèce d'écriture "créole", donc non fixée, qui s'invente au fur et à mesure. C'est la transcription d'un langage imaginaire. La transcription en négatif d'un pseudo langage. Les "écritures bâtardes" d'un "écriveur". Tu faisais référence au travail d'un artiste rangé dans la catégorie Art brut. Je ne suis malheureusement plus tout à fait "indemne des cultures artistiques".

Que raconte ton écriture?

Elle ambitionne, d'expliquer le sens de mon travail. Mon travail consiste à expliquer mon travail. Ça fait un peu "référence circulaire" et alors? Première question, permanente, fondamentale : "Qu'est-ce-que le verre? Quelle est son essence?". Comme ce matériau est assez réfractaire à une définition et que ça fait 4000 ans qu'on se pose la question, je peux espérer ne pas être victime du chômage dans les semaines qui viennent. Deuxième question, la plus intéressante pour moi : "Comment représenter le verre" si tant est que l'on ait apporté un semblant de réponse à la première, le vocable lui-même recouvrant tant de réalités différentes. Le verre "symbolise" de nombreuses choses mais il n'est pas, lui-même "représenté". Transparent, le verre est absence. Comment montrer la transparence ? Nous revenons à la première phase du développement de l'Art: la représentation du réel... Qui précède la réflexion sur le réel, puis la réflexion de l'Art sur lui-même, annonciatrice de son déclin. Comment représenter l'absence? Pour le révéler, il faut le salir, le casser, le voiler, bref, supprimer sa qualité première. Paradoxe! Comment le résoudre? En le dévoilant à nouveau ! Mais pas complètement, en cherchant la limite entre présence et absence. Dévoiler partiellement donc. Or, en français, dévoiler désigne à la fois une action physique et l'idée d'expliquer par les mots. De là sont nées ces écritures en réserve qui "dévoilent" physiquement et intellectuellement. En 1989, j'ai eu un choc très fort en lisant un texte superbe de Claude Gandelman dans un numéro de "Traverses" consacré au verre. À la question, "Comment représenter le verre il répond : "Par des signes qui seraient eux-mêmes transparents !" Bon sang, c'est exactement ce que je faisais! Un vrai bonheur. Quelqu'un, sans me connaître, décrivait mon boulot et le justifiait. Depuis une dizaine d'années, mon travail est donc une tentative, une proposition de réponse à ces questions de "représentation" et "d'explication" du matériau. Elle se matérialise sur et par des supports dont les formes font référence à des mythes, religions, croyances et cultures, généralement méditerranéennes, et à des objets qui leur sont liés. D'où les "Idoles lapidées", "Homo-loquens", les "Vases canopes" et autres "Urnes". Plus récemment, "Qui recule dans le temps avance en conscience", des objets faisant référence à des périodes plus anciennes, antérieures à l'Antiquité néolithique, voire paléolithique, aux sources de l'écriture, avec les "Outils". Beaucoup de mes objets sont liés à la mort par leur forme. Ils traduisent une interrogation sur les rapports entre écriture et image dont la naissance est liée à la mort. Ce que nous nommons signe", écriture ou image, vient de SEMA (grec) pierre tombale. Image, verre, écriture...

Quel rapport entretient le verre avec le dessin ou l'écriture?

Le verre a bien évidemment quelque chose à voir avec le verbe. J'ai déjà évoqué cette "intime conviction". Entre image et signe-écriture, il existe une filiation bien connue. Or, le verre est transparent, absent. Il est, par essence, l'élément neutre au sens mathématique du terme, pour la vue, donc pour la lecture. Mon travail se propose, subsidiairement, d'illustrer ces rapports.

Le combat des formes.

Dans l'évolution de ton travail, le motif n'absorbe plus le verre, la forme semble te préoccuper d'avantage...

C'est vrai, les supports de mes écritures ont pu, un temps, sembler n'être que des prétextes. En fait je crois que cela correspondait à un vieux fantasme, une notion Castanédienne de disparition de la forme. Par conséquent elle était secondaire. Par ailleurs, je ne suis pas sculpteur et je ne me suis jamais pris pour l'un d'entre eux. D'ailleurs, et je vais faire un peu de polémique, il n'y a pas de sculpture en verre. Comment sculpter l'absence? Pour en revenir aux formes, c'est vrai qu'elles sont progressivement devenues plus préoccupantes pour moi. Elles renforcent le discours. Mais le fait de travailler le verre représente pour moi un au-delà de ce qu'on appelle Art. Ni mieux, ni moins bien, différent, correspondant à l'époque en train de naître. Une piste pour dépasser une notion agonisante. Certains théoriciens affirment que l'artiste ne doit plus produire d'images ou d'objets, mais des rapports au monde. J'ai tendance à penser que cela aussi doit être dépassé et qu'il convient non pas de "produire" quoi que ce soit, mais de "vivre" un rapport au monde. Voilà l'oeuvre. Et ce "vivre" peut très bien passer, entre autres, par la réalisation de quelques objets. Dans ce début de description d'une utopie, le seul bug pour le "métartiste" que chacun devrait être, consiste à trouver un "client" pour acheter l'oeuvre: vivre n'est malheureusement pas encore vendable...

Que signifient ces formes oblongues?

Je les appelle "Fruits défendus". Référence à la "Genèse", bien entendu, au Jardin d'Éden, objet intermédiaire qui permet à Adam et Eve d'accéder à la conscience. Le verre ne "représente"pas, il "transmet". Ici, il est symboliquement vecteur de transmission de la connaissance du bien et du mal. "Le bien et le mâle dévoilé" pourrait être un titre intéressant d'ailleurs. La bulle sablée, uniformément blanche, est une forme organique, ronde, féminine, libre, apaisante, douce. Son complément, la tige, la queue du fruit, si j'ose dire, est pénétrante, rigide, transparente et décorée de manière précieuse, on pourrait dire maniériste. C'est aussi, de manière plus anecdotique, une "private joke", un dm d'oeil à Edward Leibovitz à propos de la marque de bière belge que nous buvons au "Bar du Cochon" à Anvers.

Pourquoi ces récentes pièces ressemblent-elles à des armes? Es-tu devenu belliqueux?

Ces armes sont plutôt des outils. Les manches des outils ou des armes ont été longtemps support d'écritures. Parmi les premiers d'ailleurs. Les miens, en verre, le sont aussi. J'aime l'anachronisme qu'elles suggèrent. Lors d'un récent voyage à Lipari, j'ai ramené des morceaux d'obsidienne. Au néolithique, les habitants de Lipari ne taillaient pas la pierre pour fabriquer leurs outils, mais l'obsidienne, qu'ils exportaient d'ailleurs assez loin dans le bassin méditerranéen. J'aime ces assemblages pierre brute/verre sophistiqué. Ils sont comme un souvenir de ces récents voyages.

Quand tu souffles, on ressent l'impression d'un combat avec la matière...

Ce n'est pas un combat. Un dialogue musclé éventuellement. Mais mieux encore, on pourrait comparer ce "spectacle" à celui de deux personnes faisant l'amour qui peut apparaître extrèmement violent au voyeur alors que les acteurs ne le ressentent absolument pas comme ça, enfin, pas forcément. C'est un peu ça quand je souffle des grandes pièces, très spontané, très physique et je continue à adorer ça. Un excellent complément à la phase d'écriture, apaisée, calme, recueillie, méditative même. Souffler est aussi une forme de méditation, mais en mouvement. Moins codifiée, mais parfois tout aussi ritualisée que le Tai-Chi. Par ailleurs, je tiens à souffler moi-même la plupart de mes pièces, dans la mesure du possible et dans la limite de mes capacités bien sûr. Je trouve extrêmement difficile de faire passer une émotion par l'intermédiaire d'un praticien tiers, fut-il virtuose.

Tes créations passent-elles par le dessin?

Par l'écriture surtout. Souvent par des "maquettes" qui sont des assemblages d'éléments hétérogènes que j'ai préparés sans bien savoir ce que j'en ferai. Je les dispose les uns à côté des autres, les observe longtemps jusqu'à ce qu'une solution apparaisse. Enfin par des. dessins réalisés àpartir de ces maquettes. Alors je passe à la réalisation des pièces elles-mêmes.

Qu'est-ce qui inspire ces formes et ces écritures?

Des émotions, des réflexions, des observations, des gens, qui peuvent être liés à des voyages, des lectures, des expériences, des jeux de mots... Ces émotions peuvent être visuelles, sonores, mais le plus souvent intellectuelles je vibre facilement aux correspondances. De mots ou d'idées. L'influence d'autres artistes a également joué un rôle. Pourtant, aujourd'hui, j'observe un retrait sur moi-même, je regarde moins ce qui se fait. Trop de références pollue parfois l'imaginaire. Aujourd'hui, nous sommes tellement envahis par les images qu'elles perdent beaucoup en intensité. Alors, en vieillissant, je me tourne vers l'intérieur, j'essaye de me préserver de cet envahissement. C'est peut-être comme ça que vient le chemin de la liberté. En fait, concernant l'inspiration, je n'ai pas l'impression qu'il y ait la moindre règle. La vie tout court est source d'inspiration. À la limite, le plus difficile consiste à faire le tri, à élaguer. Cependant il se produit parfois un véritable choc. Ça m'est arrivé il y a quelques mois avec la découverte de Baalbeck et de la vallée de la Beeka. Ce n'est pas forcément productif immédiatement. Souvent les émotions mettent beaucoup de temps à mûrir chez moi.

< As-tu envie de travailler à nouveau avec d'autres créateurs ?

J'ai beaucoup aimé cela. J'ai travaillé avec pas mal de gens, c'était toujours une fête. Willem Heesen d'abord, en 1985 à Sars-Poteries, avec Véro et Lieneke, son assistante. Un moment de grâce. Les pièces produites n'étaient finalement pas très importantes. Seul le moment du faire comptait et il a été d'une intensité rare. On jouait un quatuor sur une partition écrite en une semaine. Magique. Une vidéo a été tournée à ce moment-là "Dialogue". Avec Sybren Vaîkema ensuite, puis, dans le désordre, Killian Schurmann, Gianpaolo Amoruso, Edward Leibovitz, Marvin Lipofski, Joèl Linard, Jean-Luc Garcin, David Ruth... Pour n'en citer que quelques-uns. Cela arrive moins souvent maintenant. Ou bien cela prend d'autres formes, celle de l'édition par exemple. Mais ce n'est plus direct, cela reste au niveau du contact. Avec Yamo ou Abdi, Emmanuel Martin, le souffleur de Hyalos était, lui, sur la sellette. Mais de plus en plus, en ce qui concerne ma "production" (un bien grand mot pour les quelques pièces que je fais chaque année : entre 20 et 25) j'aspire à travailler concentré, dans un atelier familier où je connais bien les outils : on gagne un temps précieux. Mais cet atelier peut être situé n'importe où.

Si tu étais milliardaire ?

Si j'étais milliardaire, je ferais une fondation pour accueillir des artistes nomades sélectionnés non pas sur dossier, mais sur regard. Des affinités électives.. Je ne suis pas objectif.

Es-tu toi-même nomade?

C'est un terme qui me colle à la peau depuis le début. C'est vrai que j'ai souvent déménagé, j'en suis à mon quatrième atelier personnel en vingt ans. Et puis j'ai toujours beaucoup voyagé, mais c'est assez fréquent dans ce milieu. Pourtant je crois que le terme nomade ne convient pas. Errant, peut-être. Globe-trotter correspondrait plus à la réalité. J'aime tisser des réseaux et les emprunter, savoir qu'il existe des endroits chaleureux où l'on peut se poser pour partager quelques instants autour d'une bouteille de vin en refaisant le monde. Imaginer des projets complètement farfelus avec des amis que l'on n'a pas vu depuis deux ans et qui vous accueillent comme si on s'était quitté la veille... Mais il faut toujours retourner à Ithaque. Un endroit vers lequel revenir. Cela pourrait être n'importe où, je n'appartiens à aucun lieu et aucun lieu ne m'appartient.

Mon Ithaque à moi, c'est l'endroit où sont stockés mes bouquins. L'idée d'être un peu insaisissable, inattendu, me séduit. Je supporte mal d'être enfermé dans un rôle, une fonction, une étiquette... voire un atelier. C'est pour cela que j'ai différentes occupations. Pour ne pas que l'on croie que je suis verrier.

Te remets-tu souvent en question?

Cela vient tout seul, c'est permanent. Quoi que je fasse, quoi que je crée, je doute. Je devrais d'ailleurs faire attention et douter de la remise en question elle-même parfois. Et puis l'idée de m'enfermer dans une routine m'est insupportable. Par exemple, je n'arriverai jamais à exploiter un "truc" formel pour construire une carrière.

Propos recueillis par Thierry de Beaumont

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