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Habitué de Sars-Poteries depuis l'origine, Jean-Pierre
Umbdenstock savait qu'une résidence est un moment décisif
dans l'évolution d'une carrière d'artiste. Il a
opté dès le départ pour une stratégie
à la fois contraignante et libre : partir d'un projet précis
et détaillé, que l'on peut remettre en question
à tout moment, sans pour autant se perdre, avec comme seul
arbitre, le plaisir du faire. Dernier piège, le plus difficile,
savoir s'arrêter. Entretien.
Comment aborde-t-on une résidence d'artiste?
D'abord concevoir un projet précis
dans la perspective d'une durée. J'ai bénéficié
de deux mois, c'est le bon timing. Cela m'a permis de me perfectionner
dans les techniques de moulage, que je n'utilisais pas souvent
auparavant, et d'explorer de multiples autres expressions sans
perdre le cap. Je voulais commencer ma résidence par l'écriture
d'un texte, sachant très bien qu'il pourrait changer rapidement,
et ce fut le cas.
Au début, j'ai imaginé une histoire fictive rigoureusement
étayée. ÀThèbes, en Grèce,
on retrouve 22 morceaux de verre que l'on date du l5e siècle
avant J-C. Pour la plupart, ce sont des rognures de soufflage.
En fait, à l'époque, faire des objets utilitaires
ne servait qu'à produire de précieuses rognures.
De vils commerçants se sont emparés du déchet
de la rognure, le verre soufflé, pour les vendre et l'histoire
du verre en a été transformée. Il y avait
aussi l'orgue à lettres une noria d'encriers dont le
volume est spécifique à la fréquence d'utilisation
de chaque lettre. Un certain G.P. vole l'encrier à "E",
référence à l'ouvrage "La Disparition",
de l'ecrivain Georges Perec.
Plus tard, je voulais que le texte soit plus ambiance polar des
années 40.
Ces moments de "verbalisation" m'ont permis de décanter
et de fixer mes idées.
Je ne voulais pas faire une hiérarchie entre le texte et
le travail du matériau. Au début, j'ai commencé
par concevoir des moules en terre pour thermoformer le verre.
En les voyant, je me suis dit: c'est ça que je veux,
je vais les cuire et les garder, puis je me suis intéressé
à la porcelaine. Fabrice Bon, directeur de l'atelier du
verre, n'a pas hésité à m'en fournir, ainsi
que du papier Je ne me sens plus attaché à un matériau
unique, et la résidence me l'a encore prouvé.
Qu'en est-il des écritures et du soufflage qui caractérisent
la période précédente des encriers?
Cette écriture existe depuis
mes premières pièces. Cet été, j'ai
passé mon temps à gribouiller, de plus en plus petit,
en positif, mais sur du papier. Pour cette résidence, je
me suis inspiré du personnage étrange du film "Au
Nom de la Rose", qui parle plusieurs langues mélangées.
Sur le verre, je n'ai plus besoin du prétexte de dévoiler,
je les réalise en transparence dans la matière et
l'ombre projetée par la lumière les révèle.
Le verre soufflé est devenu trop compliqué àmettre
en oeuvre d'une part à cause de la fatigue, de l'autre
parce qu'il implique la notion de contenant dont je veux me libérer.
J'admire les virtuoses du soufflage, mais je n'en ai jamais été
un. Les rognures, quelque part, sont encore du soufflage.
Les Hyalogrammes ne consti-tuent-ils
pas un système trop facile?
Fabriquer des traces avec le feu,
ce n'est évidemment pas nouveau. Mon matériau privilégié,
c'est le verre chaud, et je trouve le résultat sensuel.
D'autre part, quand j'explique la technique aux gamins des écoles,
je coule la paraison sur le sol devant eux. Avant qu'elle ne casse
et qu'il ne soient déçus, ils me disent " M'sieur,
ça fait des écritures" . J'ai voulu en conserver
une trace et choisi de jeter le verre en fusion sur un papier
de luxe préalablement humidifié. C'est très
simple, mais en fait de nombreux paramètres interviennent:
gestuel, gravitation, température, viscosité...
On reconnaît les hyalogrammes de chacun, comme l'écriture
habituelle. Il m'a fallu cinquante ans et cinq minutes pour en
réaliser un. Les hyalogrammes constituent l'écriture
de base. J'ai récupéré certains fils de verre,
les ai émaillés, puis incorporés dans le
verre massif des voiles par thermoformage.
Vers lafin de la résidence, le discours s'est resserré
vers une simplicité symbolique et formelle...
Je pense que le simple peut être
aussi beau que le compliqué. Le résultat de la résidence
peut relever de la bande dessinée, quelque part entre "
L'île au Trésor " de Stevenson ou " Le
Trésor de Rackam le Rouge " de Tintin. Mais les voiles
peuvent évoquer autre chose qu'un bateau ou un aileron
de requin et les rognures d'autres émotions qu'un trésor
de pirate. Ce qui caractérise l'ensemble, c'est la notion
de rêverie, exercice rigoureux, qu'il ne faut pas confondre
avec la rêvasserie. J'ai récemment intitulé
l'exposition "Crossover", en hommage aux musiciens soul
et disco noirs américains qui ont été les
premiers à captiver un public blanc. Un terme difficilement
traduisible qui signifie de nombreuses autres choses: passage,
pont, évolution...
Le projet de la résidence est basé sur un texte.
Vous étes-vous, à un moment, considéré
comme un écrivain ?
Cent Titre ", le texte final
de la résidence, comporte de nombreuses références
à l'écriture.
Deux boîtes contenant des secrets sont baptisées
: les Ecrins à chimère A, anagramme de "Machines
à écrire". L'envie d'écrire est omniprésente
en moi, mais je suis incapable de produire un volume de texte
conséquent qui me permettrait, par exemple, d'en faire
un métier. Parfois, je peux mettre dix jours à pondre
quelques lignes. L'autre découverte, ce sont les travaux
artistiques d'écriture sur papier. Dans toutes ces expériences,
le plaisir de faire me guide.
Quand décide-t-on d'arréter une résidence
?
Depuis le début, j'ai souvent
changé de cap. Plusieurs éléments entrent
en compte. Le temps imparti, mais on n'y peut rien, et surtout
la notion de désir. Se dire : ça me convient, si
j'en fais plus, je ne serai pas plus heureux. En fait, cela ne
finit jamais car j'en ai profité pour jeter de nombreuses
pistes pour l'avenir. Certaines s'arrêteront naturellement
très vite, car créer de nombreuses pièces
uniquement à des fins d'exploration ne m'intérresse
plus. Les recherches de couleur, par exemple, me font peur. Ma
production actuelle est plus élaguée qu'auparavant.
Finalement, on n'invente pas grand-chose, l'essentiel est de fabriquer
ses propres rapports au monde.
Propos recueillis par Thierry
de Beaumont
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